Couvre-feu – Le sous-Parigot du XIXe, ravi de la crèche

Couvre-feu, le journal du deuxième déconfinement (partiel) dans le XIXe arrondissement. Aujourd’hui, comment le sous-Parigot de l’est parisien, mieux loti qu’ailleurs en Europe et égayé par de petits signes de renaissance, se reprend vaguement à y croire, alors que la pandémie couve sous la cendre.

« Je verrai les printemps, les étés les automnes/Et quand viendra l’hiver aux neiges monotones/Je fermerai partout portières et volets/Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais ». Ca le reprend, le sous-Parigot, son penchant poétique, après deux confinements, deux déconfinements, un début de semi-confinement mâtiné de couvre-feu à 20 heures, formule qu’on pourrait croire tordue et qui pourrait déboucher sur un troisième confinement (peut-être, pas sûr, on verra). Contre cette situation, beuglent et manifestent successivement, à la française, les intermittents du spectacle (« c’est trop, ouvrez ! » – ils sont pourtant bénéficiaires de l’allocation de chômage depuis le début de ce chaos et jusqu’en août 2021, mesure pas loin d’être unique au monde, voir ici), puis tous les autres dont quelques blouses blanches, dans l’autre sens (« c’est pas assez, fermez ! », voir ici). C’est agaçant, cette cacophonie geignarde. Non, décidément, le sous-Parigot lessivé par l’épidémie, grossièrement éduqué à l’adolescence par les hussards noirs de la communale, n’écoutera pas les porteurs de pancarte non plus que les Diafoirus des plateaux télévisés. Il préfèrera s’en remettre donc aux fulgurances des poètes maudits du XIXe, pour bâtir dans la nuit du Covid ses féériques palais.

Miracle, au moment où il a le bonheur, magasins ouverts, de batailler comme d’habitude pour acheter une volaille du réveillon à moins de 50 euros à même de gaver ses crevards, il fait toujours certes grise mine mais se découvre pourtant en ravi de la crèche virale, parcourant les rues du XIXe animées comme dans le monde d’avant. D’abord, en fait de neige monotone, il fait une température printanière sur l’est de Paris, 15 degrés ce 22 décembre. L’année 2020 sera sans doute la plus chaude de tous les temps en France, selon les mesures météo.

Certes, au regard du réchauffement climatique, c’est inquiétant. Mais plusieurs études médicales convergent vers l’hypothèse qu’un froid humide, le genre de météo qu’affronte en général le sous-Parigot du XIXe en décembre, aurait favorisé la transmission du virus, voir ici par exemple. La douceur hivernale est donc la bienvenue (à titre exceptionnel). Le bruit macabre des sirènes, qu’on a entendu au printemps déchirer si souvent le silence du premier confinement, s’est tu dans l’arrondissement. On meure de fait beaucoup moins du Covid à Paris : six décès par exemple à Paris le 22 décembre (contre une cinquantaine par jour en avril), une cinquantaine au niveau de l’Ile-de-France (contre plusieurs centaines en avril), voir les statistiques officielles ici. C’est toujours autant de morts en trop, mais il y a en cette veille de Noël moins de 5.000 personnes hospitalisées pour Covid en Ile-de-France, et moins de 600 en réanimation, chiffre qui diminue (voir ici les statistiques officielles, courbes d’évolution en bas).

Toujours claquemuré dans sa taule le soir, le sous-Parigot n’a rien loupé évidemment des malheurs des Britanniques. Ils sont enfermés pour de bon chez eux à Londres et ailleurs, sans aucun commerce ouvert, bloqués dans leur pays par le blocus infligé par le reste du monde du fait de l’apparition d’un nouveau variant viral plus contagieux. Les sujets de sa gracieuse majesté, qui voient le nombre de décès quotidiens grimper de manière vertigineuse, pourraient manquer de chou-fleur et de légumes français pour agrémenter le Marmite du réveillon, vu le chaos dans le trafic à Douvres. La situation est mauvaise aussi en Allemagne, Italie, Espagne, et à peu près partout dans le reste de l’Union européenne : on y regarde à la télévision les sous-Parigots faire leurs achats de Noël dans les grands magasins, dans une cohue vexante. C’est terrible, disperser sa grisaille en pensant au malheur des autres, se dit le sous-Parigot. Mais c’est toujours moins déprimant que de regarder passer les cadavres enfermé chez soi pendant que les autres batifolent dans les parcs, comme en avril. Le sous-Parigot, en proie aux tortures mondiales comparatives du cauchemar du Covid, est au moins pour Noël du bon côté de la barrière.

Le ravissement de la crèche du XIXe est d’autant plus grand que nombre de signes micro-économiques se multiplient comme pour enseigner au sous-Parigot les rudiments de la théorie économique de la « destruction créatrice ». En bas de la rue Cavendish, près du parc des Buttes, dans une ancienne blanchisserie en faillite, s’est ouverte cette boutique, pleine de poissons entiers congelés gigantesques, à l’africaine ou à l’orientale, qui font la joie des enfants lors des promenades du dimanche (contrairement aux Anglais, ils peuvent sortir et regarder des choses dans des boutiques ouvertes, donc). Il y a aussi plein d’épices odorantes et de conserves exotiques. C’est très gai, très « village global ».

Autre fleur d’hiver, cette fois manifestement apparue dans le sillage du mouvement de « gentrification » du très populaire est parisien, s’est ouverte aussi rue Manin une épicerie italienne, Honorati (voir le compte Instagram ici) avec des fromages chers, des lasagnes fraiches et des choses colorées qui baignent dans l’huile, qui ont l’air bonnes (mais c’est cher aussi). Il y a une jolie façade mauve, avec des étoiles qui pendent dedans, c’est très bobo.

C’est ambigu, ce phénomène socio-économique décrit ici dans une interview par une sociologue, qui voit les cadres et les professions « intellectuelles » (artistes, journalistes, enseignants) chasser les classes populaires vers la banlieue du fait de l’inflation de l’immobilier, et s’accompagne donc de l’ouverture de commerces haut-de-gamme comme les épiceries fines. Mais ça reste assez soft dans le XIXe, quatrième arrondissement le plus peuplé de Paris avec 180.000 habitants et surtout le plus mixte, avec 42% de logements sociaux. Le sous-Parigot se réjouit donc de voir arriver Honorati, vu que le magasin de bricolage du bas de la rue Manin, plusieurs magasins de vêtements et des bistrots ont fait faillite depuis le printemps.

Oui, c’est minuscule, mais c’est énorme. Après l’angoisse des premiers jours, après l’inventaire ici même de « tout ce qu’on a perdu », après la ruine, la mort, l’inaction, la fermeture, après tous ces moments où le sous-Parigot et ses frères humains du monde entier se sont demandés comment allait se poursuivre la vie, certains ont acheté des congélateurs pour y placer d’étranges poissons géants congelés et les vendre dans le XIXe. Certains font toujours des lasagnes fraiches pour les vendre trop cher derrière une façade mauve . Les magasins sont ouverts. Les habitués de l’intermittence beuglent et font Noël avec les allocs. Les Français s’engueulent toujours. Le XIXe est toujours là, et il est plus heureux qu’ailleurs en Europe, relativement.

Pour Noël, le sous-Parigot aura donc, en buvant les stocks de Champagne revenus des frontières bloquées, une pensée fraternelle en chanson pour ses amis britanniques et allemands et il attendra avec impatience de fêter d’autres Nouvelles années en leurs compagnies.

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