Aux confins – Paris se dépeuple

« Aux confins », c’est le journal du troisième confinement à Paris 19. Aujourd’hui, le sous-Parigot à nouveau abandonné par les Versaillais, et qui fait face au tsunami.

« Ô lâches, la voilà ! dégorgez dans les gares !/Le soleil expia de ses poumons ardents/Les boulevards qu’un soir comblèrent les Barbares/Voilà la Cité belle assise à l’occident ! » * . Il est ironique qu’au 150e anniversaire de la Commune de Paris, qui s’acheva par un déferlement des Versaillais à Montparnasse, le mouvement s’inverse et qu’à peine Castex coi, le Versaillais remplisse les trains (voir ici) pour délaisser le sous-Parigot et gagner les côtes fleuries et rosies au soir par l’approche du printemps. Qu’importe, le sous-Parigot est philosophe et même presque poète, depuis un an que ça dure ou plutôt un siècle et demi. « Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques/Qu’est-ce que ça peut faire à la putain Paris/Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?/Elle se secouera de vous, hargneux pourris ! » Oui, le sous-Parigot se débrouillera seul dans ce troisième confinement où il aura le droit de s’enfermer dehors, c’est son destin. Qu’aperçoit-il ?

Le tableau est sombre comme un soir d’automne finissant sur les quais du bassin de la Villette, où errent toujours plus de « crackeux », enfants d’un navrant phénomène d’addiction bas-de-gamme qui enfle chez le sous-Parigot avec la crise (une vidéo ici). Il y a eu 74 morts du Covid en Ile-de-France ce 18 mars selon les statistiques officielles et ça grimpe, le total de la région depuis un an frôlant les 16.000, alors que 71.000 « guéris » rescapés de semaines passées à l’hôpital trainent souvent des séquelles invalidantes, pour des durées inconnues à ce jour.

Les restaurants, bars, lieux de spectacles sont fermés depuis des mois et le resteront au moins jusqu’en avril, sans doute bien plus longtemps, laissant des dizaines de milliers d’employés, certes avec une allocation de chômage partiel enviable à l’étranger mais dans un désoeuvrement poisseux et angoissant. Paris ressemble à la planète Mars filmée par la sonde « Persévérance », particulièrement dans l’ouest déserté par les touristes chics et bientôt par les Versaillais, un peu moins dans l’est qui grouille encore de sous-Parigots. La sonde aurait pu aussi bien être envoyée sur cette planète désormais désolée. « Cachez les palais morts dans des niches de planches !/L’ancien jour effaré rafraîchit vos regards/Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches/Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards ! »

Ce n’est pas le moment de finir à l’hôpital, il y a actuellement selon les chiffres officiels plus de 6.000 personnes déjà alitées pour Covid dans la région (et ça monte au rythme de 100 par jour), dont 1.200 en réanimation (et ça monte au rythme de 40 par jour). Bientôt, à cette cadence, les médecins l’ont dit, on devra choisir qui sauver (ça peut paraître faible pour une région de 12 millions d’habitants, mais le maximum est paraît-il autour de 1.500 lits de « réa », vu l’abandon ancien du service public hospitalier). Ce carrousel infernal est géré par du personnel payé au lance-pierres, 1.500 euros nets mensuel pour une infirmière débutante à l’AP-HP (voir ici cette brochure officielle, page 14) Les habitants du XIXe n’osent plus les applaudir le soir à leurs balcons, comme lors du premier confinement. Ils doivent se sentir gênés.

Et pourtant, le sous-Parigot s’agite, va au travail, prend son café sur le pas de porte de son bistro qui s’obstine, embarque dans les rames de tramway surpeuplées de visages masqués qui ne laissent voir que des yeux cernés. Le sous-Parigot est « résilient » comme disent les magazines féminins lus sur la plage par les Versaillais. C’est lui qui tient en mains la Capitale. « Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte/La tête et les deux seins jetés vers l’Avenir/ Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes/ Cité que le Passé sombre pourrait bénir ».

Pour ceux qui y croient – et dans ce contexte, le chiffre augmente – la vaccination relève de plus en plus du chacun pour soi. Prenons la grande pharmacie de la rue Armand Carrel, site typique de la population du XIXe arrondissement : nombreuses cités HLM peuplées d’employés de la fameuse « deuxième ligne » – qui triment pour faire tourner cette chienlit et attendent toujours une vraie gratification – ainsi que quelques immeubles plus chics, crèche, école, bureaux, commerces « gentrifiés », retraités esseulés en nombre. Le pharmacien a reçu lundi 15 mars pour tout ce beau monde… dix doses de Astra Zeneca, a commencé à piquer derechef, a dû s’arrêter avec l’ordre de suspension français et de plusieurs pays européens, a repris le 19 mars après l’avis favorable de l’autorité de régulation européenne suivie du volte-face national. Il est possible que des doses aient été perdues entre ces deux dates dans des flacons ouverts le lundi. Le pharmacien avoue s’être vacciné, lui et un de ses employés, pour éviter le gâchis complet.

La pharmacie de la mairie, rue Armand Carrel, près des Buttes-Chaumont

Quoiqu’il en soit, ici, les premiers solliciteurs auront été les premiers servis et c’est évident qu’ils ne sont pas les plus désemparés. Un octogénaire ou septuagénaire vivant seul sait-il seulement qu’il fallait prendre position à cet endroit ? Par ailleurs, pour prendre rendez-vous sur internet pour se vacciner chez les sous-Parigots, arrivent en tête… les Versaillais qui saisissent l’occasion de la sorte de découvrir la partie est de la capitale, voire sa banlieue. Ainsi, en Seine-Saint-Denis, le département le plus pauvre de France à côté de Paris XIXe, peuplé de travailleurs et de retraités de la deuxième ligne, les centres de vaccinations sont accaparés par …. les Parisiens connectés qui ont pris les créneaux sur Doctolib ainsi que le relate France Inter. A l’étranger où la vaccination avance, on a évité de disperser les doses flacon par flacon, ouvert partout des centres et demandé aux gens de venir, quitte à attendre, ce qui reste quand même la formule la plus simple et la moins discriminante. Dans le seul centre de Paris 19, voir ici, il fallait prendre rendez-vous en ligne et attendre cinq jours le 19 mars au minimum, sachant que la vaccination est pour l’instant réservée aux personnes de plus de 50 ans avec facteurs de risques.

Heureusement, parmi les travailleurs de deuxième ligne, les profs sont toujours au turbin et ce n’est pas négligeable du tout dans ce capharnaüm, vu qu’aux Etats-Unis les enfants ont par exemple été privés d’école pendant un an (un sujet de France télévision ici), en Italie idem, en Allemagne depuis décembre. Au collège Armand-Carrel, où une nouvelle principale vient d’arriver, les enseignants ont fait le travail sanitaire eux-mêmes, exerçant un droit de retrait d’une demi-journée le 15 mars. « Nous sommes allés nous faire tester par nous-mêmes. Certains ont fait un test antigénique (avec des résultats en 15 min) d’autres un test PCR (résultat demain). Je peux vous annoncer que tous sont pour le moment négatifs, ce qui est une excellente nouvelle », a écrit un prof dans un message.

Ils se chargent même du respect des gestes barrière, dit-il dans la même missive. « Certains de vos enfants portent mal le masque. Je vous enverrai un message personnalisé si votre enfant est concerné et il serait bien d’en discuter ce soir avec lui avant que des sanctions plus fermes soient envisagées au sein du collège. Ces élèves sont très peu nombreux mais sont toujours les mêmes ». Ces profs sous-parigots sont durs à cuire et « résilients », on vous dit. Allez, ils ne seront pas dans les populations à vacciner en priorité mais auront une petite gratification, contrairement aux caissières et aux éboueurs : 100 euros de plus en début de carrière à partir de mai, mais tarif dégressif ensuite suivant l’ancienneté, voir ici. D’aucuns trouveront le tarif un peu mesquin pour les profs les moins bien payés de l’Europe occidentale.

Alors quoi ? Le sous-Parigot va continuer, même cloué au mur des Fédérés du Covid. Même avec au coeur une plaie ouverte, avec à la bouche le temps des cerises, il va cingler vers le printemps et l’été, sans les Versaillais. Le peuple épris de sa vieille cité, c’est lui. ll la prendra comme elle est, car elle est à lui. « Quoique ce soit affreux de te revoir couverte/Ainsi ; quoiqu’on n’ait fait jamais d’une cité/Ulcère plus puant à la Nature verte/ Le Poète te dit : « Splendide est ta Beauté ! »

  • Dans « Orgie parisienne ou Paris se repeuple », Arthur Rimbaud décrit en 1871 le retour à Paris des riches Parisiens partis sous la Commune, après le massacre des Communards

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