Aux confins – Jour 41, Une topographie de l’ennui du confinement

Journal d’une famille confinée à Paris 19. Aujourd’hui, une petite topographie critique de l’ennui du confinement, librairies, parc, quai…

« Les conseils de l’ennui sont les conseils du diable ». Il paraît que c’est un proverbe anglais. On peut y songer quand on fait la géographie de l’ennui lourd, substantiel, interminable qui pèse sur le XIXe et le pays. Il vit dans cette mélasse son plus beau printemps depuis l’invention des mesures météorologiques (il n’a pas plu depuis 40 jours sur certains départements) Le confiné est condamné à se heurter aux vitres, en dépit parfois du bon sens.

Ainsi, les librairies sont fermées, comme celle des Buveurs d’encre, au 59 rue de Meaux. Les gérants voulaient d’abord mettre en place un service de livraison à domicile puis y ont renoncé.  » La situation évoluant très vite, cette initiative apparaît maintenant inappropriée. Les livraisons de livres par les transporteurs habituels sont de toute manière, nous venons de l’apprendre, suspendues », expliquent-ils sur leur site. La librairie Texture est aussi fermée, avenue Jean Jaurès.

Le monde de la culture et de l’édition demande l’autorisation de rouvrir ces boutiques, qui peuvent très bien fonctionner comme les petits commerces alimentaires, sans cohue dangereuse. Pour l’instant, pas de décision et les faillites menacent bien sûr ces petites sociétés (ici une émission de France Culture à ce sujet). Une action « je soutiens ma librairie » a été lancée sur internet, mais ça ne permet guère de tromper l’ennui et surtout le sentiment angoissant d’une disparition inexorable de petits lieux de flânerie et de pensée.

Le parc des Buttes-Chaumont est fermé. Certes, il fut le théâtre, le 16 mars, dernier jour avant l’annonce du confinement, de spectaculaires rassemblements qui amenèrent des froncements de sourcil alors qu’on recommandait déjà aux gens la distanciation sociale (tout en leur demandant cependant le même jour d’aller voter au premier tour des élections municipales). Ci-dessous, un souvenir, qui paraît déjà lointain. Aujourd’hui, pas de promenade possible même dans les règles de « distanciation ». Mais en quoi un parc est-il à cet égard différend d’une rue ?

Le bassin de la Villette et les deux quais, Loire et Seine, sont surveillés par la police qui fait respecter à coups d’amendes de 135 euros l’interdiction étrange, édictée par le préfet de police, de faire du sport entre 10h et 19h (partout ailleurs en Ile-de-France et ailleurs dans le pays, on peut faire du sport dans la journée, mais pas à Paris).

Samedi 18 avril, selon le ministère de l’Intérieur, on en était à 14 millions de contrôles dans toute la France et 830.000 verbalisations. Un palmarès des verbalisations les plus idiotes, punition pour visite à un aîné en Ehpad, pour achat de serviettes hygiéniques, pour activité physique avec jean, pour passage dans une laverie automatique pour laver son linge,… a été établi par des titres de presse, voir sous le lien. Un homme s’est même vu interdire d’aller voir son père mourant, et ce dernier est donc mort seul. La gendarmerie s’est piteusement excusée après la révélation de cette affaire par la presse.

Le parc de la Villette est fermé aussi. Le piéton du XIXe est donc contraint de réserver ses promenades aux espaces minéraux. C’est un confinement militaire, carcéral, presque punitif que vit le sous-Parigot du XIXe. Pas de flânerie ou de discussion pour la lecture, pas d’espaces verts, la menace de la police et d’une amende parfois fantaisiste au moindre écart. S’il continue de travailler et donc se déplacer, le sous-Parigot doit aussi supporter la réduction extrême du service de la RATP, à 20% ou 30% de la normale dans les tramways, métros et RER, ce qui provoque des entassements de passagers à hauts risques.

Sur une durée qui risque, au-delà du 11 mai, de s’étirer sur des mois, suivant les modalités du « déconfinement » très relatif que va annoncer le Premier ministre mardi, que peut provoquer une telle stratégie qui consiste à mettre entre parenthèses la vie urbaine ? Les indices de graves désordres psychologiques se multiplient. Ainsi, plusieurs médecins ont parlé dans la presse de signes de hausse des suicides et tentatives. C’est d’autant plus inquiétant que la France n’était pas de prime abord, avant le confinement, dans une santé mentale très bonne.

Avec 9.000 suicides par an, des troubles psychiatriques sous-jacents très prégnants (voir cette étude de Santé publique France) et 5% de la population déclarant avoir déjà pensé au suicide, le terrain était favorable à l’apparition de la « corona-psychose ». La phobie de la contamination, l’obsession de la maladie, peut conduire après le déconfinement à l’impossibilité pour une partie de la population de reprendre une vie normale. D’autant que l’effondrement économique et la ruine guettent une partie de la population, avec plus de 10 millions de salariés en chômage partiel qui pourrait se transformer en « vrai » chômage bientôt.

Une psychologue décrit ici ce syndrome nouveau, lourdement aggravé par l’enfermement carcéral. « Vivre dans un contexte d’épidémie n’est évidemment pas neutre d’un point de vue psychique », dit Johanna Rozenblum, psychologue clinicienne. « Une épidémie mondiale est un événement traumatique. Que l’on soit directement concerné ou plus à distance, cela nous confronte directement à la mort, ou du moins à une menace de mort. Ce genre d’événement peut générer une forte charge émotionnelle très difficile à contrôler, pouvant avoir de nombreuses répercussions sur le plan psychologique : fatigue émotionnelle, troubles du sommeil, préoccupation permanente concernant l’avenir, peur des autres, altération du jugement, troubles de l’humeur, tendance à l’hypocondrie ».

Ces symptômes sont déjà perceptibles chez bien des habitants du XIXe, qui se couvrent en pleine rue de visières, masques, dispositifs de protection corporelle bizarroïdes et qui exagèrent la « distanciation sociale », au point de tendre à l’ermitage. Ce risque de plongée de la population dans des désordres mentaux a présidé dans d’autres pays au refus du confinement carcéral.

On sait qu’à divers titres, la Suède et l’Allemagne ont modéré le confinement et refusé d’instaurer les verbalisations pour non-respect des consignes, gravement attentatoires au principe fondamental de liberté de circulation, comme déjà traité dans un autre post de ce blog.

Les parcs sont toujours restés ouverts en Allemagne, des recommandations étant simplement édictées pour éviter les réunions, tandis que les commerces non alimentaires ont rouvert la semaine dernière. En Suède, on sait que les petites écoles, les commerces et mêmes les restaurants et bars sont restés ouverts depuis le début, le gouvernement ayant explicitement choisi de renoncer à des mesures qui menaçaient, outre l’économie, la santé mentale de la population.

Au 25 avril, la Suède comptait 2.192 décès pour 10 millions d’habitants, un taux donc très inférieur à la France rapporté à la population. En Allemagne, on en était à environ 5.000 décès pour 83 millions d’habitants. Le pays a prévu de rouvrir ses écoles le 4 mai. La France en était ce dimanche à près de 23.000 décès, un chiffre qui pourrait en fait être beaucoup plus lourd, selon des estimations scientifiques évoquées dans le JDD. Le vrai bilan serait peut-être de 40.000 morts, si on inclut les décès à domicile non testés Covid mais imputables à la maladie. Même si ces failles des statistiques officielles pourraient aussi alourdir les bilans étrangers, la comparaison ne peut que laisser perplexe le passant ennuyé du XIXe.

On réfléchira à tout cela avec une chanson allemande très triste.

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