Aux confins – Jour 20, Mon attestation, ou comment s’envole 1789

Journal d’une famille confinée à Paris 19. Aujourd’hui, les déboires des sorties avec l’attestation, quelques réflexions sur la nécessité d’une pratique totalitaire et sur l’accoutumance à la servitude.

Hier, je suis sorti dans le but de faire quelques exercices physiques au bassin de la Villette et j’ai donc rempli mon « attestation de déplacement dérogatoire ». Au 19e jour du confinement, j’étais désormais docile et le détachement avec lequel j’ai rempli cette formalité en dit déjà long – quand on prend ses distances avec cet étrange document – sur la rapidité de l’accoutumance à la perte de liberté. J’ai porté, comme c’est obligatoire depuis quelques jours, l’heure de sortie, 17h47.

J’ai coché la case : « déplacements brefs, dans la limite d’une heure quotidienne et dans un rayon maximal d’un km autour du domicile, liée soit à l’activité physique individuelle des personnes, à l’exclusion de toute pratique sportive collective et de toute proximité avec d’autres personnes, soit à la promenade avec des personnes regroupées dans le même domicile, soit aux besoins des animaux de compagnie ». J’ai fait cette démarche car il s’agissait d’une sortie privée. J’ai aussi pris avec moi ma carte de presse, car en principe, je n’ai pas besoin d’attestation.

Même si je ne sortais pas à titre professionnel, en effet, les journalistes ont dans l’absolu le droit de se déplacer librement, la moindre des choses dans un Etat de droit. Cependant, il leur est souvent demandé abusivement par les policiers, en plus de leur carte, une attestation de leur employeur (que je n’ai pas, il est vrai que je suis en chômage technique, sauf pour ce blog personnel mais qui est aussi un média, dans le fond). Or, suite à plusieurs incidents, une circulaire de la Direction générale de la police nationale a explicitement dit qu’il n’était nul besoin d’un certificat d’employeur. On lira ci-dessous, juste pour montrer que les restrictions débordent déjà, l’entête puis la liste des professions, dont les journalistes, dispensés d’attestation.

Bref, assez strictement en règle, j’ai couru autour du bassin pour parvenir jusqu’à l’aire de jeux pour enfants, où jadis, j’emmenais les mômes s’ébrouer, et qui était totalement déserte. L’endroit est couvert d’un revêtement amortissant, plus commode pour faire quelques pompes et mouvements d’assouplissement. Deux policiers m’ont alors appelé depuis l’extérieur de l’aire de jeux. Je leur ai présenté ma carte,de presse qui a suscité l’indifférence, puis mon attestation. Le premier l’a attentivement examinée d’un air soupçonneux. « L’heure, là, c’est un zéro ou un 4 ? ».

J’ai regardé, le 4 de 17h47 était grossièrement tracé et pouvait bizarrement être confondu avec un 0. L’enjeu n’était pas mince : un 4, j’étais en règle, un 0 en infraction et passible de 135 euros d’amende (la sanction encourue passe à 200 euros ensuite en cas de récidive dans les 15 jours, à 3.750 euros et jusqu’à six mois de prison ferme si on cumule 4 infractions sur une période de deux semaines). Nous avons un peu discuté sur la forme des chiffres, et finalement j’ai passé ce premier examen. Puis il m’a dit d’un air entendu : « vous savez où vous vous trouviez ? ». Perplexe, j’ai secoué la tête. « Cette aire de jeux est fermée », a-t-il dit.

J’ai regardé et j’ai fait remarquer que les mini-portes battantes en métal donnant accès à l’aire de jeux étaient ouvertes sans aucun signe de mise sous scellés. « C’est que des gens ont enlevé le scotch ». J’ai alors été sur le point d’expliquer que je ne pouvais pas le savoir et que tout ça n’avait pas trop d’importance, puisque de toute façon j’étais autorisé à circuler comme journaliste, et que j’étais seul sans personne à 300 mètres à la ronde, et que le but de tout ce dispositif était fondamentalement d’empêcher les rencontres.

Mais je me suis abstenu, car je percevais confusément une vive inclination vers l’envie de me coller une prune, et que je sais d’expérience que polémiquer avec des policiers dans cette position s’avère en général fatal. « Vous savez qu’on nous demande de vous contrôler et que vous étiez en infraction ? » J’ai répondu, penaud : « je m’excuse, je ne savais pas et je ne viendrai plus sur cette aire de jeux ». Ils ont finalement opiné, magnanimes, et j’ai pu rentrer chez moi sans amende.

C’était donc un épisode banal, sans aucun abus final, mais c’est justement cet ordinaire et ce nouveau quotidien qui le rendait troublant. J’ai songé à ce que le Covid-19 nous avait infligé en quelques jours : l’obligation de justifier le fait de sortir de chez soi, l’impératif d’expliquer la durée de sa sortie solitaire et ses modalités exactes. L’abandon de la plus fondamentale des libertés, celle d’aller et venir, ici expliquée sur ce blog.

Rappelons le, cette disposition résulte d’abord du principe général de liberté établi par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, reprise en préambule de l’actuelle Constitution de 1958. Cette dernière stipule en son article 66 : « nul ne peut être arbitrairement détenu. L’autorité judiciaire, gardienne de la liberté individuelle, assure le respect de ce principe dans des conditions déterminées par la loi ». Le Conseil constitutionnel a conféré à la liberté d’aller et venir un rang constitutionnel dans un arrêt de 1979, ce qui signifie que cette liberté est parmi les normes supérieures du droit et efface en principe d’autres considérations.

La suppression de cette liberté, même provisoire et justifiée comme on en discutera plus loin, constitue donc un terrible précédent. C’est sans doute la raison pour laquelle l’Allemagne – qui a connu au XXe siècle deux régimes totalitaires – s’est refusée à aller jusque là et à interdire les sorties sans attestation, se limitant à interdire les rassemblements de plus de deux personnes (avec d’ailleurs un succès plus manifeste que la France pour l’instant dans la maitrise de l’épidémie).

C’est sûrement aussi pour ce motif que la Suède et le gouvernement fédéral américain s’y sont refusés. Des Etats fédérés comme la Californie ont ordonné le confinement mais sans attestation de sortie ni amende possible. Autre exemple, la Hongrie, dirigée par le très autoritaire Viktor Orban qui n’a pas hésité à se saisir cette semaine des pleins pouvoirs sans limite de temps, n’a pourtant pas non plus instauré d’attestation de sortie.

Disons-le tout net cependant, ce dispositif instauré dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire prévu par une loi promulguée le 24 mars, et qui prévoit donc la suspension des libertés individuelles dont celle d’aller et venir pour une durée de deux mois, a une justification évidente en France. Il faut en effet prendre en compte (avec en contrepoint le civisme allemand ou suédois) l’extraordinaire individualisme et l’irresponsabilité constatés chez nous.

Il faut se référer à nouveau à la Déclaration des Droits de l’Homme, document qui a exprimé si clairement les principes de bon sens des vrais républicains. « La liberté consiste », dit-elle en son article 4, « à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». On le sait, se déplacer et rencontrer d’autres gens nuit actuellement à autrui.

Pourtant, une vague d’au moins 1,2 million de corona-touristes rien qu’en région parisienne (sans doute plusieurs millions dans toute la France) est, on le sait, partie à la campagne ou à la mer groupée dans les trains, dès qu’on lui a dit de s’enfermer. Le premier réflexe de nombre de citoyens français sommés par leur gouvernement de protéger leurs compatriotes, arguments sanitaires indiscutables de contamination à l’appui, a été donc de penser à leur confort.

Par ailleurs, j’ai pu le voir dans mon propre entourage, l’irresponsabilité et l’individualisme sévissent aussi en ville à Paris : un ami qui exerce un métier dans l’immobilier sans intérêt immédiat pour la collectivité, qui pourrait sans nul doute attendre ou être exercé de son domicile, m’a ainsi expliqué qu’il continuait à se rendre tous les jours au bureau. De son propre aveu, il y croise au moins quatre personnes et souvent davantage, au risque assumé de centaines de contaminations en quelques jours, et donc de milliers en quelques semaines. Il m’a benoitement expliqué son comportement par cette phrase : « j’ai mon libre arbitre ». Une conception de la liberté individuelle très « monde d’avant le virus », prise donc sous l’angle : « ma gueule d’abord et les autres peuvent crever ».

Le prix de cette irresponsabilité bien française est donc l’attestation provisoire et le policier tatillon, qui prend de mauvaises habitudes de contrôle des libertés individuelles. Au 1er avril, 395.000 personnes avaient déjà été verbalisées pour non-respect du confinement. A partir de lundi, l’attestation va pouvoir se télécharger sur le portable. Pour l’instant, les internautes s’en amusent, avec les habituelle blagues.

Il s’agit pourtant d’une affaire très sérieuse. L’Histoire a souvent montré en effet que les restrictions temporaires des libertés publiques ont tendance à devenir définitives. La probable prolongation dans le temps des problèmes de gestion de l’épidémie, même après la sortie du confinement, risque de donner un bel avenir à l’attestation et aux policiers tatillons.

Il y a déjà d’autres aberrations, comme la prolongation automatique de deux ou trois mois selon les cas, et sans décision d’un juge, des détentions provisoires concernant les personnes non encore jugées et donc présumées innocentes. Le Conseil d’Etat a approuvé bizarrement cette incongruité juridique et cette atteinte sans précédent républicain au droit le plus fondamental, celui de l’interdiction des détentions arbitraires.

Il pourrait aussi s’ouvrir d’autres champs dans la restriction des libertés individuelles, comme le possible suivi officiel des citoyens porteurs du virus au moyen du monitoring de leur téléphone portable. Pour l’instant le Premier ministre évoque une mise en oeuvre de ce dispositif sur la base du volontariat.

On verra. Pour l’instant, on réfléchira comme d’habitude en musique sur nos libertés avec notre hymne national rappelant 1789 et ses principes et interprété par Serge Gainsbourg, qui aimait bien les strophes méconnues.

Amour sacré de la Patrie/ Conduis, soutiens nos bras vengeurs/ Liberté, Liberté chérie/ Combats avec tes défenseurs !

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