Aux confins – Jour 21, Claquemurés, les habitants du 19 parlent sur les murs

Journal d’une famille confinée à Paris 19. Aujourd’hui, ce que disent les habitants des alentours de ma taule sur les murs.

Claquemurés, les habitants du XIXe arrondissement ne sont pas muets pour autant. Ils ont même beaucoup de choses à dire sur les murs du quartier où, comme moi, ils tournent en rond dans ces jours qui s’allongent. Faisons un petit tour de la rage, de l’exaltation et de l’humour de ce vieux quartier populaire de Paris, arrondissement où la gauche et les écologistes rassemblent traditionnellement les deux tiers, voire les trois quarts des voix (c’était 63% au total dont 41% pour la liste Hidalgo au premier tour des municipales qui s’est joué le 15 mars, avant-veille du confinement).

On ne sera donc pas trop surpris que la plus belle et plus éclatante proclamation, croisée en bas de l’avenue Laumière, rende hommage aux smicards qui font tourner le pays pendant le cataclysme.

On notera cependant que le scripteur a rajouté malicieusement « grévistes » à la liste des sans-grades dont la vie de tous, même celle des planqués et des premiers de cordées inutiles, dépend actuellement. C’est une allusion bien sûr aux grévistes tant vilipendés du mouvement contre la réforme des retraites, actuellement suspendue grâce au virus, et qui est accusée de vouloir plonger dans la précarité voire la misère nombre de « petits » salariés.

Le scripteur a peut-être pensé aussi aux cheminots, fer de lance du mouvement de grève et tant vilipendés par les premiers de cordée et les classes moyennes-supérieures. Aujourd’hui, les cheminots montrent leur expertise et leur engagement dans les TGV sanitaires : des centaines de patients en réanimation transférés de l’est et de Paris vers l’ouest, dans des rames toutes équipées, dont 48 par exemple ce dimanche vers la Bretagne. On verra si les futures compagnies privées qui prendront des morceaux du marché du rail à la SNCF seront si expertes et si enthousiastes pour sauver des vies à fonds perdus.

C’est peu dire que depuis le début de la crise, se dessine un certain malaise dans la classe politique, concernant le rôle joué par ceux qu’on méprisait tant il y a encore un mois. La candidate LR à la mairie de Paris, Rachida Dati, à qui on peut trouver beaucoup de défauts mais pas celui d’avoir dans sa langue dans sa poche, l’a bien exprimé dimanche dans le JDD : « ce sont les Gilets jaunes qui tiennent aujourd’hui le pays à bout de bras ».

Une affiche officielle sur les arrêts de bus confirme d’ailleurs ce nouvel engouement officiel pour les petits (ci-dessous), mais on remarquera qu’elle est fortement tempérée par un graffiti (« à mort Macron, qui a détruit l’hôpital public ») rappelant de manière vindicative un fait avéré, le peu d’attention du pouvoir à l’égard de ce secteur avant le virus. (4.172 lits d’hospitalisation complète supprimés depuis le début du mandat, et finalement, après un mouvement sans précédent de protestation, un plan d’aide financier en décembre dernier, contesté car à base de rachats de dettes mais sans moyens immédiats suffisants).

Dati, on retrouve sa photo sur les panneaux électoraux toujours en place et qui semblent aujourd’hui appartenir au siècle dernier. On y remarquera plutôt néanmoins ceux de la candidate LREM Agnès Buzyn, qui comme on le sait a quitté le ministère de la Santé le 17 février pour remplacer au pied levé Benjamin Griveaux, chassé par une affaire sexuelle (qui paraît encore plus gravement ridicule maintenant). On remarque que les affiches d’Agnès Buzyn – qui portent encore un slogan devenu tragiquement ironique, « le vote utile » – ont été taguées :

« Bientôt la prison », c’est un peu prématuré, mais on sait que beaucoup de furieux, syndicats de médecins, opposants politiques, victimes, détenus, prétendent déjà trainer le pouvoir en Cour de justice de la République avec pas moins de 11 plaintes déjà déposées. Il est certain que le départ d’Agnès Buzyn en pleine épidémie fera désordre dans le futur debriefing de la crise.

Buzyn elle-même a alimenté le déchainement en assurant qu’en partant mi février, elle savait que le virus provoquerait un « tsunami » et qu’elle en aurait alerté l’Elysée. Ces déclarations, qui laissent perplexe quand on sait que certains grands scientifiques ont admis qu’ils ne voyaient rien venir au même moment, la renvoient aussi à sa propre responsabilité : pourquoi être allée faire campagne si elle savait vraiment qu’on pouvait avoir grand besoin d’elle à son poste de médecin et de ministre ? Question que le deuxième scripteur exprime avec son apostrophe « tu te dis médecin ? ». Décidément, nonobstant les injures, les murs du 19 ont de la pertinence.

Les habitants du 19 gardent aussi le sens de l’humour détaché qui peut parfois faire le meilleur de l’esprit parisien, comme sur ce dazibao accroché avenue Laumière.

Il s’agit d’une allusion apparente à une scène du film-culte « Le père Noël est une ordure » où « Thérèse », alias Anémone, reçoit avec Pierre , à la permanence ouverte par SOS Amitié pour Noël, un appel qu’elle croit d’abord amical mais qui tourne vinaigre. Apparemment, ces habitants facétieux procèdent donc publiquement à un parallèle entre cette scène et l’arrivée du virus, ce qui est audacieux, mais pas absurde totalement, quand on la regarde.

Il y aussi sur les murs de vieux éléments du monde d’avant. On ne saura lesquels paraîtront le plus décalés dans le monde d’après. Ces pubs de bagnole sur les murs, dans une ville désormais presque totalement vidée de voitures ?

Ou ces affiches du groupe radical écologistes « Extinction rebellion » ?

Comme toujours ici, on y réfléchira en musique avec Marie Modiano, dont les réflexions sur nos rêves se prêtent bien à l’enfermement.

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