Aux confins – Jour 40, Aux petits soins pour les soignants

Parc des Buttes Chaumont

Journal d’une famille confinée à Paris 19. Aujourd’hui, ici aussi, les soignants ont la cote, évidemment.

Ca n’a pas commencé les premiers jours, dans cette drôle de cour du XIXe, qui rassemble mon immeuble semi-cossu, le collège Pailleron et ses logements de fonction et quelques immeubles HLM de la Ville de Paris. Puis l’habitude est venue, comme dans des centaines de milliers de cours d’immeubles peut-être dans le pays, à 20h. Beaucoup applaudissent, d’autres font des espèces de you-you, un autre encore fait « pouët-pouët » avec un instrument de supporter de foot, d’autres tapent sur des casseroles. C’est pour les soignants, c’est un peu bêta, un rituel social qui s’installe, celui d’un quartier et d’un pays en mal de héros et qui les a trouvés.

Il y a ce voisin sympa avec lequel on se croisait, sourire, pas trop de mots jusqu’à maintenant, depuis tant d’années. Un grand gars mince, avec un accent étranger à couper au couteau, je ne sais même pas de quel pays il est. Il a son balcon juste en-dessous du mien, on a discuté. Il travaille dans une unité hospitalière Covid et il a attrapé le virus, sans que ce soit très grave pour lui. Il est resté chez lui quelque temps, on a parlé de la maladie, des tentatives de suicides que, dit-il, il voit passer plus nombreuses à l’hôpital depuis le début du confinement.

Après sa quarantaine, il est reparti au charbon sans barguigner. Ses gosses vont dans une école du quartier, ouverte spécialement pour les enfants de soignants. Sa femme, qui est obstétricienne hospitalière, n’avait pas l’air inquiète. On a échangé aussi quelques mots. Elle n’a pas été déchargée des opérations « non urgentes » comme tant d’autres hospitaliers, qu’elle a dit. Les bébés, Covid ou pas, ça vient quand même, hein. Bon, le virus ne se transmet pas aux foetus, c’est déjà ça. L’estime pour votre métier est en hausse, je lui ai dit. « Est-ce que va va durer ? », a-t-elle demandé, l’air sombre.

Elle avait l’air excédé qu’on voit sur les visages de tant de soignants, maltraités, tant méprisés ces dernières quand on supprimait des lits par brassées dans les hôpitaux, plus de 4.000 depuis le début du quinquennat Macron. Eh, « il n’y a pas d’argent magique », que disait le président en 2018 à une infirmière qui lui demandait des moyens. « A la fin, les moyens, c’est vous qui les payez aussi », qu’il lui avait balancé.

Aujourd’hui, alors qu’on ouvre les vannes à coups de centaines de milliards d’euros pour tenter d’éviter l’effondrement total du pays, on voit bien qui paye le prix des quelques petits milliards, que disons-nous, des quelques centaines de millions d’euros qu’on refusait alors à ceux qui pourtant, s’étaient mobilisés des mois l’an dernier par des « grèves » aux urgences pout sauver l’hôpital. Le pouvoir avait répondu en novembre par un plan un peu bancal et ambigu, reprise de dettes, petit coup de pouce budgétaire, primes, mais pas de vraies hausses de salaires ou d’effectifs.

C’était pas faute, pourtant, d’avoir sonné l’alarme, il suffit d’écouter cette petite minute de plaidoyer l’an dernier, il y a quelques mois à peine, où un ponte venait réclamer de l’argent et la fin des économies et des fermetures de lits : « l’hôpital souffre d’être la variable d’ajustement. Le risque c’est de fragiliser encore plus les hôpitaux ».

Ce fut vain. Alors forcément, comme les autres Français, les habitants du XIXe se sentent, disons-le, un peu « merdeux » face aux soignants, avec leurs casseroles et leurs « pouët-pouët » de 20 heures, leur banderole du parc des Buttes « merci », leurs applaudissements. Maintenant qu’ils se rendent compte que leur vie est entre les mains de ces gens, qui n’ont pas reculé pour faire leur devoir, ils ne savent plus trop quoi faire pour les remercier, les habitants du XIXe, comme partout.

Peut-être réalisent-ils aussi que plus d’un Français sur deux mourra à l’hôpital, où il passera même un certain temps à la fin de sa vie (voir ici une étude de l’Igas, de 2009). On n’aime pas trop y penser, mais les dernières personnes qu’on risque de voir sur cette Terre seront moins nos proches que les blouses bleues des soignants, statistiquement. Ce sera peut-être à une blouse bleue qu’on dira nos derniers mots, quand notre heure aura sonné, Covid ou pas Covid.

Alors, le XIXe leur fait à manger, pour commencer. Les restaurants se sont mis en quatre, comme Antoine, de Belleville, qui finance 250 repas-cadeaux par jour pour les soignants avec une cagnotte en ligne. Les plus grands chefs français, au chômage technique, se sont proposés pour préparer les repas des hôpitaux et l’AP-HP (qui regroupe une quarantaine d’hôpitaux publics de la capitale et de la région) a accepté, dans un dispositif décrit ici ( ça peut être aussi des snacks, car on a pas toujours le temps de manger aux urgences, comme on lira). Peut-être qu’on en bave des ronds de chapeau dans les hôpitaux, mais on n’aura jamais aussi bien mangé.

La mairie du XIXe a aussi aidé le personnel soignant à se loger dans l’arrondissement en donnant la possibilité de proposer un hébergement par un simple courriel, pour que les personnels ne laissent pas de l’énergie dans les transports. Des effectifs sont venus en renfort des régions à Paris, qui est le principal foyer de l’épidémie dans sa partie est, avec l’est de la France. (2.624 personnes hospitalisées et 1.327 décès au 25 avril dans la capitale, et beaucoup aussi en proche banlieue est, comme 768 en Seine-Saint-Denis).

Les hospitaliers de l’est de Paris sont donc au coeur du brasier et ils s’inquiètent toujours en cette fin avril, même si l’épidémie redescend. « J’ai toujours très peur des semaines et des mois à venir. Cet état d’anxiété chronique est très différent de ce que nous avons connu en 2015. En 2015, il y avait de la stupéfaction mais pas de peur. Après l’attentat terroriste, la devise à Paris était « Tous en terrasse ». Les rassemblements sociaux notamment dans les cafés et les bars ont aidé les gens à aller de l’avant après la crise. De nos jours, la devise est « restez à la maison ». C’est une façon beaucoup plus déprimante de se battre », a dit le docteur Carl Ogereau des urgences de l’hôpital Saint-Louis, le grand hôpital de ce coin de l’est de Paris, au New england journal of medicine. D’autres, à Robert Debré, grand hôpital pédiatrique de l’est de Paris, font des belles photos d’équipes joyeuses, car un hospitalier fait toujours bonne figure. La fondation Rotschild, un hôpital privé près des Buttes, s’est aussi mobilisé et a ouvert un centre Covid.

Les 40 jours de confinement ont créé d’autres problèmes que le Covid, qui vont peser aussi sur l’hôpital, un jour ou l’autre. Les habitants du XIXe, qui sont sûrement un peu « merdeux » comme on l’a dit et un peu peureux aussi, ont pour l’instant déserté les urgences pour les autres troubles que le Covid, mais dès que ça va baisser franchement, ils vont revenir. Et quand tout sera rentré dans l’ordre, seront-ils toujours aussi sympas avec les blouses bleues, les patients ? « Est-ce que ça va durer ? » l’histoire d’amour du XIXe et de la France avec ses soignants ? Les histoires d’amour finissent mal, en général, qu’ils doivent se dire, les soignants.

On y pensera avec les Beatles, qui s’en remettaient aussi en leur temps avec une certaine confiance aveugle au « doctor Robert ».

If you’re down, he’ll pick you up/Doctor Robert/Take a drink from his special cup/Doctor Robert, Doctor Robert/He’s a man you must believe/Helping anyone in need/No one can succeed like/Doctor Robert

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