Aux confins – Jour 32, Le XIXe, brasier épidémique dédaigné

Journal d’une famille confinée à Paris 19. Aujourd’hui, être à l’épicentre de l’épidémie, totalement dédaigné, alors que des mesures simples s’imposent. Bienvenue dans le XIXe.

Etre confiné dans le XIXe comme journaliste indépendant, c’est ne pas pouvoir travailler (sauf pour ce blog gratuit, chers lecteurs) alors qu’on se trouve dans le brasier épidémique français. C’est d’autant plus frustrant qu’il y a beaucoup à dire sur l’absence totale d’action spécifique sur le quartier, qui pourtant est un des « clusters » (foyers) les plus actifs de l’épidémie de Covid-19 en France. Quelques chiffres officiels d’abord pour le montrer clairement. Le 16 avril, 3.103 personnes étaient hospitalisées à Paris pour le Covid-19, dont 727 en réanimation.

Le bilan des décès de Paris à l’hôpital était de 1.090 à cette date. Du fait du phénomène du « Corona-tourisme » (le départ à la campagne ou à la mer d’une grande partie des Parisiens résidant dans l’ouest de la ville, la partie la plus favorisée), l’essentiel du problème est localisé dans l’est, et particulièrement dans les XVIIIe, XIXe et XXe arrondissement, les plus peuplés, avec respectivement 190.000, 186.000 et 195.000 habitants. Ils sont peu touchés par les départs du Corona-tourisme, en dehors des bordures du parc des Buttes-Chaumont dans le 19, comme on l’a déjà vu ici dans un post précédent.

Des cartes réalisées par le Monde à partir des données officielles montrent très clairement, semaine après semaine de confinement, cette sur-représentation des trois arrondissements dans l’épidémie. (ce sont les trois gros ronds rouges en haut à droite des limites de Paris, qui sont identifiés dans la 2e carte).

Ce dur tribut payés par les arrondissements populaires de l’est de Paris dans l’épidémie peut s’expliquer par plusieurs facteurs. La population est regroupée dans un habitat très dense, souvent des cités de logements sociaux. Le XIXe est à cet égard, avec en 2017 34.000 logements sociaux représentant près de 40% des logements en résidence principale (source : Agence départementale d’information sur le logement, Adil) l’arrondissement le plus populaire de Paris, et de loin. Même les immeubles plus cossus, comme le mien, ou les chics immeubles « haussmanniens » sont très densément peuplés (cette caractéristique architecturale unique au monde avait d’ailleurs fait l’objet récemment d’une intéressante exposition, voir ici).

Dernier facteur de particularité, enfin, la population du XIXe n’est pas totalement confinée, car elle est beaucoup restée au travail, dans les emplois de smicards qui font tourner le pays, caissières, livreurs, employés de grandes surfaces alimentaires, soignants, … Ces métiers sont désormais célébrés jusqu’au sommet de l’Etat, où on se sent sans doute mal à l’aise d’avoir jadis glorifié jadis à leur place les « premiers de cordée », aujourd’hui oisifs sur la côte ou en « télétravail » mais de peu d’utilité immédiate dans la crise.

Tous ces facteurs produisent, y compris dans les transports publics en service réduit et donc favorisant une agglutination des passagers, un certain brassage de population certes malvenu au regard du risque épidémique, mais contraint. Enfermée dans des immeubles exigus avec souvent plusieurs enfants, ou bien obligée d’aller au travail, la population du XIXe ne peut pas vivre cette période sans sortir un peu de temps en temps, notamment selon mon observation au bassin de la Villette et sur le haut du parc des Buttes-Chaumont. Les contrôles policiers y sont fréquents et sévères.

Le bassin de la Villette, rebaptisé dans la presse « quai des rhumes » a fait pourtant de ce fait l’objet d’une stigmatisation mondiale, devenant à la faveur d’images de télévision un symbole planétaire de la supposée irresponsabilité des habitants. Prise en réaction à ces images le 7 avril, l’absurde décision administrative de la mairie de Paris et de la préfecture de police d’interdire le jogging et le sport entre 10h et 19h (qui a provoqué des embouteillages de joggeurs) a été levée le 16 avril en région parisienne, mais maintenue à Paris et dans le XIXe, donc.

Qu’ont donc fait les autorités de l’Etat et de la mairie de Paris pour tenter de garder l’épidémie sous contrôle dans l’est de Paris, à part cette dérisoire et contre-productive décision anti-jogging ? Certes, un centre Covid-19 a été ouvert à l’hôpital Rotschild le 7 avril, pour proposer des télé-consultations. Cependant, on peut remarquer l’absence de deux actions spécifiques dont l’intérêt est progressivement apparu au fil de l’épidémie.

La mairie de Paris, ce 17 avril, n’a toujours pas organisé de distribution de masques, même en tissus, et même ciblée sur les personnes fragiles, alors qu’elle s’y est engagée depuis le 7 avril. Pour s’équiper d’un masque, il faut aller dans quelques boutiques d’artisans ouvertes sans autorisation, donc se rendre presque au marché noir. J’ai moi-même fait l’acquisition de celui-ci pour la modique somme de huit euros hier (20 euros les trois dans une boutique du 47 rue de Meaux, un prix exorbitant et plutôt dissuasif d’ailleurs si on est à 84% du smic, en chômage partiel, par exemple).

Par ailleurs, il n’est organisé apparemment aucun « traçage » des malades du XIXe arrondissement, ne serait-ce que par les méthodes d’enquête traditionnelles mises en oeuvre dans d’autres pays, interrogatoire du malade et dépistage systématique de ses contacts. Ils seraient ensuite mis à l’isolement avec les familles afin d’éviter la propagation du virus. L’Allemagne semble avoir évité pour l’instant la catastrophe absolue avec un confinement moins strict mais des mesures ciblées de ce genre.

Actuellement très difficile voire impossible en France au plan national, faute pour l’instant de stocks suffisants de tests et d’un réseau de laboratoires unifié et efficace, cette mesure serait sans doute plus réalisable dans de petits secteurs très touchés, comme le XIXe arrondissement. L’ancien ministre de la Santé Philippe Douste-Blazy a relevé aussi cette carence le 16 avril sur une chaîne d’information, remarquant que l’arrondissement parisien était négligé.

L’ancien directeur général de la Santé William Dab a pointé plus généralement cette semaine cette faille de la lutte contre l’épidémie, remarquant même que beaucoup de patients guéris à l’hôpital ou convalescents mais toujours infectants ( donc beaucoup d’habitants du XIXe, forcément) étaient pour l’instant renvoyés chez eux. Il suggérait donc d’utiliser les hôtels, vides, pour les isoler temporairement le temps que leur charge virale disparaisse. Cette intervention a créé un débat et le groupe Accor s’est dit disponible pour une telle opération. De ce qu’on peut voir dans les hôtels du XIXe arrondissement, le dispositif n’y est cependant toujours pas opérationnel au 17 avril.

On pourrait ajouter à ces suggestions celle d’augmenter le service dans les transports publics, afin d’éviter comme le montre ce reportage les attroupements sur les quais et dans les rames des populations salariées de ces quartiers qui ont besoin de ce service pour aller à leur travail. Ces rassemblements n’ont pour l’instant donné lieu qu’à stigmatisation des populations désignées comme « irresponsables », un peu comme pour le quai des « rhumes »; La puissance publique ne semble pas réaliser que des transports doivent être maintenus dans des bonnes conditions pour que le pays puisse encore être approvisionné normalement et assurer les fonctions essentielles.

On se sent donc bien seul, journaliste indépendant sans travail dans le XIXe, certes privilégié parmi les sacrifiés du virus. Nous réfléchirons tous ensemble en musique, avec ma chouchoute Elisabeth Grant, à notre sort de sous-Parigots, en pensant au moment futur où nous prendrons les fruits de mer de la bouche des planqués de la côte, heureux et voluptueux comme des survivants.

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