Aux confins – Jour 30, Rien ne s’oppose à la nuit

Journal d’une famille confinée à Paris 19. Aujourd’hui, la nuit qui a repris son empire et un regard sur les conséquences de ce retour à l’ordre naturel dans la ville qui aimait tant l’insomnie.

« C’est l’heure des privilèges, l’heure des silences appuyés ». Marcher dans les rues de Paris près de ma taule, la nuit. Le velours du silence. Les chants d’oiseaux. Le vide des rues. Est-ce un silence effrayé, d’une attente angoissée ? Un couvre-feu d’obligation ? Ou une pause enchantée, le repos attendu, l’événement inespéré ? Il fait noir, et la ville dort ou paresse avant de se coucher. C’est un événement historique.

Dans le monde d’avant le virus, les sociologues parlaient de « colonisation progressive de la nuit par le jour ». A Paris, la nuit n’existait plus que très partiellement sur une petite plage horaire, de 01h30 à 05h00 environ. On estimait que le Parisien contemporain dormait une heure et quart de moins que ses parents. On assistait à une banalisation des services 24 heures sur 24, à la multiplication des distributeurs automatiques de n’importe quoi, jusqu’aux repas chauds, parapluies ou fleurs.

La télévision avait abandonné depuis longtemps le marchand de sable, Nicolas et Primprenelle et le nounours qui annonçaient la fin des programmes dans notre lointaine enfance. A Paris, environ 250.000 personnes travaillaient entre minuit et 5 heures. Une économie nocturne du loisir, de la culture et aussi du sexe s’était développée. Les musées ouvraient la nuit. Les expositions ouvraient la nuit. Les cinémas fermaient à minuit. Paris avait même inventé un événement culturel appelé « Nuit blanche », où l’idée était donc de ne pas se coucher, comme si le sommeil était une parenthèse inutile et dispensable.

Les enfants se levaient bien avant l’aube pour aller à l’école, au collège ou au lycée. Le PSG commençait ses matches à 21h00 pour les terminer donc peu avant 23h00, ce qui énervait beaucoup le coach parisien Thomas Tuchel, qui soulignait qu’on poussait ainsi les enfants à veiller trop tard. La loi autorisait de plus en plus de dérogations pour que le jour dévore de manière croissante la nuit noire. Les bus et les métros roulaient très tard et très tôt et on parlait d’étendre le service H24. On allait à la piscine, à la bibliothèque en pleine nuit.

Dans les ordonnances « travail » prises dès la début de son mandat, Emmanuel Macron avait rendu plus simples les accords d’entreprises sur le travail de nuit en 2017. Alors que le temps de travail s’étendait plutôt depuis son éphémère réduction par la loi en 1998-1999, on s’en prenait donc à la nuit. Les médecins lançaient des alertes sur la dégradation du sommeil des Français.

Tous les bâtiments publics, les commerces et presque tout le reste restaient éclairés en permanence, pour un coût énergétique exorbitant et ce qu’on commençait à appeler la « pollution lumineuse », nuisible aux oiseaux, insectes et même à nous. On en parlait vaguement dans la campagne municipale. Ce gaspillage représentait au plan national, selon certaines estimations, la consommation d’électricité annuelle de plus d’un million de foyers.

Près de ma taule, les restaurants s’étiraient jusqu’après 02h00 quelquefois, l’Indien du coin juste à droite en sortant de chez moi à 50 mètres pouvait encore vendre le beurre du petit déjeuner en pleine nuit. Les arsouilles du Chaumontois, le bar d’en face, vidaient leurs derniers godets au-delà des heures légales. Le restaurant indien face aux Buttes, Le Gange à 100 mètres en haut de chez moi, restait ouvert. Il est aujourd’hui encore le dernier fanal de ma nuit noire, avec des plats à emporter mais plus personne pour les enlever, au moment de ma promenade.

La Ville de Paris s’était intéressée au sujet en 2010 lors d’un colloque, mesurant que sa nuit pesait 1,4 milliard d’euros de chiffre d’affaires annuel en cabarets, discothèques et autres établissements de nuit (1.600 au total), beaucoup dirigés vers les dizaines de millions de touristes annuels., avec une hôtellerie également à situer dans l’économie de nuit qui pesait 5 milliards. On en avait plus ou moins conclu qu’il fallait étendre encore l’emprise du jour sur la nuit. La carte des équipements municipaux ouverts une partie de la nuit ressemblait à ça.

Et voilà que maintenant, le XIXe, habituée aux palabres de rues nocturnes le printemps et l’été, ressemble à ça.

Il est à noter qu’on dort mieux, dans le monde du virus, du fait de ce silence sépulcral. On peut dormir même la fenêtre ouverte, sans craindre la pollution de l’air. Il n’y a plus de voiture et l’air n’a jamais été aussi pur. Il n’y a presque plus d’accident. Les sans-abri du quartier sont moins nombreux, puisque la ville a entrepris de les héberger pour… leur faire respecter le confinement (et leur proposer des contrôles de santé). Un paradoxe quand on sait que leur nombre s’étendait avant le virus et qu’on assurait qu’aucune bonne solution d’hébergement n’était possible ou disponible. Escamotés des rues la nuit, les clochards, et au lit. On ne peut pas penser qu’il y perdent.

Il n’y a presque plus de crime dehors. Une étude avait montré qu’à Paris, même si la majorité des crimes se commettaient de jour, on enregistrait un pic de crimes et de délits jadis autour de minuit, et c’était probablement lié à l’alcool, la drogue et à la fatigue. Il suffisait de se rendre aux comparutions immédiates du tribunal pour constater à quel point la nuit parisienne pouvait être agitée. Certes actuellement, les violences domestiques semblent en hausse et peut-être un jour fera-t-on le bilan de l’effet du virus sur le crime. Tue-t-on moins et commet-on moins de crimes si on doit rester chez soi ? On sait en tous cas par ce blog que le virus a déjà gagné la bataille de la drogue dans le quartier et sur la place « Stalincrack ».

Rester chez soi, dormir mieux et plus, freiner. Moins acheter, moins s’agiter. Moins boire. Moins se déplacer. Serait-ce triste ? Il faudra s’y habituer, car tout sera encore fermé longtemps .

On y réfléchira en musique avec Michel Jonasz, qui aimait bien la nuit calme, dans le monde d’avant. « C’est l’heure des privilèges, l’heure des silences appuyés/…La nuit/La grande, la belle/ Je passerais ma vie à côté d’elle/ C’est la nuit »

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