Aux confins – Jour 25, le double paradoxe des bureaux de tabac

Journal d’une famille confinée à Paris 19. Aujourd’hui, la ruée sur le tabac, ses paradoxes, les addictions de l’est de Paris sous le Covid.

Dans l’étrange décor écrasé de soleil et de silence qu’est devenu mon quartier parisien en ce printemps du Covid-19, il ne subsiste que deux catégories d’endroits invariablement animés, les supermarchés bien sûr et les bureaux de tabac. Si on peut comprendre que les premiers soient pris d’assaut du fait d’une demande accrue, il est plus étonnant de constater que les seconds le soient aussi. En effet, a priori, la consommation n’ayant pas de raison particulière d’exploser, leur accès ne devrait pas être plus un problème que d’habitude, même si les buralistes demandent aux acheteurs de n’entrer qu’un par un dans leurs boutiques exigües.

Or, devant tous les bureaux de tabac du quartier, on voit invariablement, tous les jours, de très longues files d’attente, qui peuvent une bonne partie de la pleine journée dépasser 15 à 20 personnes. C’était le cas hier devant celui de la rue de Crimée (photo en entête du blog), ça l’était aussi devant celui de l’avenue Laumière, à côté de ma boulangerie, comme on le constate ci-dessous (la file d’attente courait encore derrière moi quand j’ai pris cette photo, avec une bonne dizaine de personnes, tôt le matin, ce qui n’est pas sans présenter des risques de contamination).

On assiste donc à l’amusant spectacle de gens qui sortent le visage masqué pour s’acheter une dose de poison pour leurs poumons.

Il est difficile pour l’instant de savoir si les ventes de tabac et de cigarettes augmentent dans cette crise, car on ne dispose pas du recul nécessaire. Tout juste a-t-on enregistré un véritable « boom » dans les zones frontalières, qui semble imputable au fait que les acheteurs qui se rendaient auparavant à l’étranger pour profiter de prix plus bas sont contraints de rester sur le territoire national (voir ici par exemple un sujet de LCI qui fait état – quand même – d’une hausse de 30% des ventes dans ces secteurs).

Il est aussi évident qu’à Paris, et ailleurs, la contrebande des cigarettes (avec notamment le marché tout proche des vendeurs à la sauvette du métro Barbès) ayant été sinon enrayée du moins grandement freinée, le commerce légal s’en trouve évidemment conforté. On peut cependant émettre l’hypothèse pifométrique, à vérifier, qu’étant donné qu’ils rongent leurs freins dans leurs taules comme les autres, les fumeurs ont tendance à accentuer leur addiction. Ceux qui ont fumé le savent : plus on s’ennuie, plus on a tendance à enchaîner les cigarettes.

On peut voir un double paradoxe dans ce phénomène. On peut d’abord s’étonner que l’Etat ait classé, dans les décrets réglant l’urgence sanitaire, les débits de tabac comme « commerces de première nécessité » autorisés à ouvrir. Personne ne peut plus ignorer depuis longtemps en effet les ravages du tabac sur la santé publique. Au plan mondial, l’OMS a chiffré en 2019 le nombre de victimes de cette addiction à 3,3 millions (cancers et affections respiratoires chroniques), dont 60.000 enfants victimes du tabagisme passif.

En France, les médecins addictologues chiffrent le bilan annuel des victimes à 73.000 environ. En Europe, un décès sur six est imputable au tabac, et on estime qu’il réduit par ailleurs l’espérance de vie des hommes de 2,7 ans en moyenne et celle des femmes d’un an. C’est donc dans les mesures censées combattre un virus qui a tué à ce jour du 9 avril un peu plus de 12.000 personnes en France qu’on organise l’accès à un produit incomparablement plus meurtrier, et qui de surcroit affaiblit les capacités respiratoires. On peut certes concevoir que l’Etat n’ait pas voulu, en enfermant toute sa population pour une durée indéterminée, lui demander en plus de renoncer à ses addictions, par crainte de troubles supplémentaires sur sa santé mentale.

On ne pourra cependant s’empêcher de réfléchir sur les approches différenciées de la santé publique qu’illustre ce premier paradoxe. Certes, l’Etat français sous le mandat Macron, président totalement phobique de la clope, n’est pas resté inactif en la matière en montant progressivement le prix du paquet-type de cigarettes blondes à dix euros, par le biais de la hausse des taxes. La consommation légale a chuté (-10% depuis 2018, ce qui accentue une baisse constante en France depuis une trentaine d’années), mais les buralistes considèrent qu’on a ainsi favorisé la contrebande de cigarettes étrangères ou contrefaites, encore plus toxiques. Rien n’est jamais simple avec les addictions.

En tous cas, le second paradoxe de la ruée sur le tabac, et c’est là que les fumeurs (si on peut dire) respirent, c’est que la cigarette, ou plutôt la nicotine, pourrait (on dit bien pourrait) constituer un barrage au virus. Les études menées sur des groupes de malades en Chine et en Europe ont en effet relevé une sous-représentation des fumeurs. Des scientifiques chinois et américains émettent l’hypothèse que la nicotine pourrait constituer un barrage biologique à l’entrée du virus dans l’organisme mais restent très prudents. Ils préfèrent pour l’instant insister sur le fait que si un fumeur contracte finalement une forme sévère, il aura plus de chances de mourir, étant donné que sa capacité respiratoire est par définition plus faible que la moyenne de la population.

Outre le libéralisme économique, la bagnole, la surconsommation, les bullshit jobs, le sens de la collectivité et quelques autres petites choses, l’addiction, ruine d’un certain nombre de faibles budgets bientôt au chômage, va-t-elle constituer un sujet de réflexion et de remise en question des confinés ?

Est-il raisonnable d’entretenir l’industrie de la mort par le tabac, qui a dépensé des milliards dans le passé et usé de tous les moyens légaux et illégaux pour cacher les effets toxiques de son produit ? Est-il normal de dédier sa vie à la bouteille, sachant qu’on risque autant de finir au fond ? Est-il logique de laisser prospérer une industrie de l’alcool qui pèse plus de 20 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel et trois milliards d’euros de taxes pour l’Etat ? Encore un beau sujet de dissertation économique et existentielle dans nos taules. Faut-il gagner sa vie à perdre celle des autres ?

Le sujet ne semble pas encore mûr. Pour le tabac, on le voit, il faudra attendre un petit peu. L’alcool ne semble pas encore un sujet, la consommation n’ayant (malgré la fermeture des cafés et restaurants) pas augmenté depuis le début du confinement, mais pas diminué non plus, selon l’étude d’un cabinet de conseil. L’alcool fait moins de morts que le tabac, mais quand même beaucoup, environ 41.000 par an, selon cette étude de Santé publique France.

Quant aux drogues, on a déjà souligné ici que l’offre s’effondrait mécaniquement, notamment dans mon quartier pour le marché en plein air de la place Stalingrad, du fait de l’interruption des échanges internationaux. Plus le confinement va durer, et plus les stocks vont s’épuiser et le marché s’assécher, peut-on penser. Le bilan des décès imputables aux drogues en France est assez difficile à établir, du fait qu’il s’agit souvent de décès indirects (accidents routiers notamment). Il est cependant assez bien établi que les surdoses se comptent en milliers chaque tandis que, par exemple, les effets du cannabis – drogue la plus consommée – sur la santé mentale sont gigantesques et quasiment non quantifiables, car souterrains.

Pendant l’hécatombe du Covid-19, donc, l’autre hécatombe, d’une ampleur incomparablement plus forte, continue, bon an, mal an, avec de fortes perturbations sur l’illégal, mais en régime « open bar » sur le légal. Le grand philosophe Nicolas Sarkozy disait certes que « la mort, c’est pas facile », mais heureusement l’humain se donne bien des moyens de rendre la chose plus aisée.

On y réfléchira avec notre chouchoute, notre héroïne, Elisabeth Grant.

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