Aux confins – Jour 26, Mes dialogues avec les Parisiens exilés, d’où une (modeste) réflexion sur la Liberté

Journal d’une famille confinée à Paris 19. Aujourd’hui, discussions sur internet avec les exilés de la côte et de la campagne, d’où surgit une (modeste) réflexion sur le concept de Liberté.

Les journées de vide sont pleines de bavardages et d’agacement, c’est inhérent au vide. C’est ainsi que sur ces maudits réseaux sociaux, qu’il est difficile de quitter, j’ai pu m’emporter contre les Parisiens partis nonchalamment sur la côte ou la campagne, tandis que le pays s’effondre économiquement et lutte contre la maladie, avec un bilan de plus de 13.000 morts au 11 avril, au rythme actuel d’environ 500 à 1.000 décès par jour. Un résumé de quelques échanges éclairera nos modestes réflexions, dans nos taules respectives.

Ceux qui sont partis de la capitale ou défendent ceux qui sont partis (au moment de l’ordre de confinement, pas maintenant, où il n’y a plus guère de débat) présentent, dans nos discussions sur les réseaux sociaux, trois catégories d’arguments

– Un argument d’opportunité (c’est celui qui est le plus souvent évoqué) : si on a une maison ou une propriété ou des parents/relations qui ont une propriété à la campagne, pourquoi s’astreindre à rester dans un petit logement parisien ? (une partisane des partants : « Quand tu as la possibilité de troquer un appartement contre un endroit avec jardin, tu n’hésites pas avec des enfants. Quand tu es étudiant dans une chambre de bonne et que tu peux retrouver ta famille en maison ou dans un grand appartement, tu le fais »). Il y aurait, quand on critique cette attitude de fuite de la capitale, une forme de rancoeur sociale. (un partisan des partants : « C’est complètement réducteur cette lecture « lutte des classes ». Ce n’est pas le moment de dresser les pauvres contre les riches et réciproquement »).

– Un argument politique : le gouvernement français et le président Macron ont failli dans la gestion de la crise, et se sont montrés ambigus, appelant ainsi à voter aux municipales le 16 mars avant d’ordonner le confinement général le 17 mars pour le 18 à midi. Macron, qui a supprimé plus de 4.000 lits à l’hôpital public pour ses deux premières années de mandat, prônait une réduction des dépenses et du rôle de l’Etat-providence avant, n’est pas crédible dans ses consignes.

– Un argument (résiduel et plus marginal) d’ignorance : il n’était pas vraiment possible les 17 et 18 mars, disent les partisans des partis, de réaliser que s’entasser dans un train ou se masser dans certaines régions était susceptible de diffuser la maladie dans des territoires encore vierges du virus.

Reprenons d’abord rapidement les faits. Emmanuel Macron a donc annoncé le confinement général le lundi 17 mars au soir pour le lendemain midi, la justifiant par l’extrême dangerosité et contagiosité du virus, déjà concrète alors du fait de l’extension mondiale de la maladie; Christophe Castaner intervenait juste après lui pour exposer les modalités pratiques, avec cette phrase : « la consigne est claire : restez chez vous ». Les écoles, collèges, lycées et universités étaient déjà fermés depuis le jeudi précédent, les lieux publics, bars et restaurants depuis le samedi soir mais on avait donc néanmoins, curieusement, appelé les gens à voter aux municipales le dimanche.

Selon les données des téléphones portables, près de 1,2 million de Franciliens – soit 17 % des habitants de la métropole parisienne – ont quitté leur région entre le 13 et le 20 mars, donc parfois avant mais aussi bien après l’allocution présidentielle. L’opérateur Orange sait où ils sont allés : l’île de Ré (villégiature cossue de la Charente-Maritime) a ainsi vu sa population bondir de 30 %, les départements de l’Orne et de l’Yonne de 10 %, l’Ille-et-Vilaine de 6 %. Il s’agit donc très vraisemblablement d’une migration en résidences secondaires, principalement.

La réalité de classe de ce phénomène, qui dérange, est factuellement indéniable. Une carte publiée dans Le Monde cette semaine – en entête du blog – laisse penser que l’ouest de Paris, la partie la plus riche de la capitale, s’est massivement vidé. On y remarque en effet que les arrondissements les plus chics n’ont curieusement enregistré aucun cas de Covid-19 dans cette période, ou des chiffres très faibles, alors que dans l’est, plus populaire, les chiffres sont très élevés. Sauf à penser que les Parisiens de l’ouest seraient immunisés naturellement, on ne peut que corréler cette carte avec les données d’Orange.

La maladie n’a donc pas épargné l’ouest de Paris, c’est plutôt que l’ouest de Paris a déplacé sa part de la maladie en train et en voiture vers les régions rurales et la côte. Les épidémiologistes craignent, disent-ils dans la presse, que la prochaine étape de l’épidémie ne se situe à l’ouest. Il est en effet indéniable que si une personne en contamine trois dans un train, le résultat mathématique 24 jours après peut se solder en centaines, voire en milliers d’infections. Pour l’instant, l’incidence de la maladie reste faible, comme on le lit ici pour la Nouvelle-Aquitaine (174 morts à l’hôpital). On sait cependant qu’une personne infectée incube la maladie jusqu’à deux semaines, et qu’il lui faut encore un temps pour se diffuser et exploser.

Il est certain en toute hypothèse que cette situation créé de facto une France à deux vitesses, celle restée sagement confinée dans sa vraie taule et/ou qui travaille au péril de sa vie dans des emplois déconsidérés jadis (livreur, caissier, routier, soignant, ….) et celle qui passe ce moment hallucinant au grand air, quelquefois avec le bénéfice du salaire plein d’un cadre en « télétravail ». Comment évaluer les arguments des partants ?

On passera rapidement sur l’argument de l’ignorance. Il n’est évidemment plus valable pour ceux qui sont partis après l’ordre de confinement le 18 mars à midi (et les villégiatures continuent d’en voir arriver). Pour ceux d’avant, il est tout juste plus recevable. Ecoles fermées, bars fermés en France. Confinement depuis plusieurs mois en Chine, confinement en Italie et hécatombe égrainée chaque soir à la télévision. Etait-il sérieusement possible d’ignorer que tous ces événements étaient dictés par la lutte contre une maladie qui se transmet par le contact rapproché ? Pouvait-on véritablement ignorer l’interdiction de contact avec les parents âgés, dispensée dès les premières mesures, bien avant le confinement ? Il serait peut-être plus pertinent, à mes yeux, de parler d’aveuglement volontaire que d’ignorance.

L’argument politique semble de prime abord plus recevable. Si le pouvoir lui-même n’a pas saisi d’emblée le sérieux de la menace, comment reprocher aux partants d’en avoir fait fi pour s’entasser dans les trains et promener le virus à l’autre bout de la France ? Il semble cependant hypocrite : les messages d’Emmanuel Macron et de Christophe Castaner (vus par une audience historique de 35 millions de personnes) étaient d’une clarté totale : seule l’immobilité permettra d’enrayer une maladie mortelle. Le fait de ne pas avoir voté pour ces dirigeants ou de ne pas leur faire confiance permet-il de justifier qu’on ne les écoute pas ? Dans ce cas, alors, pourquoi partir loin, ce qui suppose qu’on sait qu’ils ont raison en laissant entrevoir une période longue d’enfermement pour lutter contre un fléau ? En quoi l’animosité pour des dirigeants politiques peut-elle justifier le refus d’obéir à une demande de protection sanitaire de son voisin et de ses parents ?

Le véritable argument des partants est donc l’argument d’opportunité, et c’est celui qui retiendra notre réflexion. « Si je peux améliorer mon sort, pourquoi ne pas le faire ? C’est ma Liberté ». « C’est mon libre arbitre », m’a dit un autre ami à propos d’un sujet connexe, le fait qu’il continue de travailler dans un bureau, dans une fonction actuellement subalterne pour la société, avec au moins quatre personnes. On touche là un élément fondamental de la vie en société en France dans le monde d’avant.

Cette conception de la Liberté est bien connue, c’est celle des « libéraux », au sens économique : chaque individu poursuit son propre intérêt, et globalement la société finirait, pour les tenants de cette idée, par tirer un profit global de cette somme de courses du rat égoïstes. Pour le philosophe français Ruwen Ogien (1947-2017) par exemple, « être libre n’est rien d’autre et de plus que le fait de ne pas être soumis à la volonté d’autrui ». C’est l’idéologie d’une société des individus atomisés, séparés, et qui se vivent comme aliénés par l’existence des autres. Pourquoi devrais-je être entravé dans mon possible confort maritime par un ordre sanitaire du gouvernement ou le risque potentiel que je pose pour autrui ?

Dans l’extension de cette philosophie égoïste de la Liberté, qui voit les individus comme autant d’atomes de carbone autonomes appelés à choisir eux-mêmes leurs trajectoires, il ne saurait y avoir avoir de victimes d’un système social mais uniquement des « losers ». C’est la fameuse phrase d’Emmanuel Macron appelant un chômeur à « traverser la rue » pour trouver un travail et non à quémander de l’aide.

Il ne saurait non plus y avoir par exemple, dans cette philosophie, un consentement automatique à envoyer son enfant à l’école publique sectorisée et obligatoire, puisque voisiner avec d’autres classes moins favorisées, « l’Autre » par excellence, est vécu par certain comme une perte de chance pour son enfant. L’évitement scolaire était une véritable manie sociale à Paris dans le monde d’avant, notamment dans les classes favorisées aujourd’hui « partantes ». Cette philosophie est parfaitement exposée sur ce site de gauche marseillais. Il ne saurait donc être envisagé non plus, dans cette conception de la Liberté, de partager le sort commun des confinés et des smicards. « Si je peux avoir mieux qu’eux, pourquoi ne pas en profiter ? La contamination et sa gestion ne sont pas mon problème, les ordres d’en haut, délivrés par des incapables que je réprouve, ne me concernent pas, moi, individu libre »

La curiosité avec l’écrasante domination de cette conception de la Liberté, qui se manifeste dans l’ouest de Paris ainsi, c’est qu’elle s’opère dans un pays qui prônait jusqu’à récemment encore une philosophie radicalement divergente, celle de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, et notamment de son article 4. « La Liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi ».

Dans cette acception, donc, la Liberté ne peut se vivre qu’en considération de son voisin, de la « communauté » conçue dans ce texte au sens laïc de « société ». Je ne suis libre que si l’autre peut l’être, et si ma Liberté ne lui fait pas de mal. Les philosophes et révolutionnaires français de 1789 avaient en en effet conscience que la Liberté individuelle pouvait devenir un enfer si c’était celle d’exploiter son prochain ou de le mépriser, pour rechercher son propre confort.

Il ont donc d’emblée flanqué le concept de Liberté de celui « d’Egalité » dans la devise du régime républicain. Les conditions d’existence doivent au moins se rapprocher, avec l’égalité des chances, pour que l’édifice social tienne et que personne n’ait envie de le renverser. Le dernier élément de la triade, la « Fraternité » est apparue dans la Constitution de la IIe République en 1848. Ce dernier concept va encore plus loin dans l’idée de société républicaine : je ne suis libre que si l’autre l’est, et si ma Liberté ne lui fait pas de mal. Je dois aussi avoir conscience que le sort de mon prochain a une importance, je ne peux m’en détacher totalement.

Cette affaire d’épidémie et de voyage à la mer va donc beaucoup plus loin qu’un simple billet de train. Ce n’est nullement une question, comme voudrait le faire croire les partants, de quelques semaines ou quelques mois passés tantôt au grand air, tantôt au front et tantôt dans les taules.

Les deux conceptions de la Liberté s’affronteront bientôt à nouveau pour la mise en place des applications informatiques qui « traceront » les malades pour les empêcher de contaminer leurs prochains. Epris manifestement de la première conception égoïste et « libérale » de la Liberté, le gouvernement propose pour l’instant que l’installation d’une telle application sur son téléphone soit volontaire, et qu’on puisse donc la refuser, ce que ne manqueraient pas de faire les égoïstes d’Arcachon et du Morbihan (voire tout le monde)…. pour quelle efficacité ? Il risque d’apparaître que comme toujours, seule l’authentique conception de la Liberté, la notre à tous, celle de 1789, doit imposer une contribution au bien commun, pour sortir de l’enfer du confinement.

On réfléchira en musique sur la liberté avec Serge Reggiani, qui savait, lui, que la liberté est contraignante.

Ma liberté/Devant tes volontés/Mon âme était soumise/Ma liberté/Je t’avais tout donné/Ma dernière chemise

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