Aux confins – Jour 27, Le XIXe masque son angoisse à visage découvert

Journal d’une famille confinée à Paris 19. Aujourd’hui, le quartier ne s’emballe pas encore pour les masques, et c’est un problème.

C’était la promenade hier, une heure réglementaire en descendant la rue Carrel puis à droite devant le Leader Price, puis au canal et enfin retour par l’avenue Laumière, avec une petite enquête non statistiquement significative, mais assez révélatrice quand même sur le port du masque.

Rue Carrel, je croise exactement 20 passants dont neuf portent des masques, mais pour trois d’entre eux, il est … descendu sur le cou. Devant le Leader Price, il y a une queue d’une vingtaine de personnes dont seulement deux portent des masques. Les personnes peuvent être relativement rapprochées, pour certaines.

Au canal, où par cette belle après-midi ensoleillée, je compte environ 80 personnes (quand même) en restant sur mon banc environ trente minutes, et seule une quinzaine portent des masques. Ce sont presque exclusivement des masques chirurgicaux, probablement obtenus dans un contexte professionnel (ils sont introuvables dans le commerce). Il n’y a quasiment pas de masques dits « alternatifs », en tissu, de fabrication artisanale. Quelques personnes ont un foulard devant la bouche.

Les rares commerçants qui travaillent encore sur le canal ne semblent pas préoccupés par cette question. Prenons par exemple le patron de cette péniche-bar, restée ouverte pour une vente de vin à emporter et qui ne porte pas de masque. Quand on lui demande s’il ne devrait pas en avoir un, il répond : « vous croyez ? Pour rassurer les gens ? »

Il ne lui vient donc pas spontanément à l’esprit que parmi ses clients, certains pourraient être porteurs du virus et lui transmettre par une simple conversation. Ne blâmons pas ce sympathique cafetier flottant, ignorant sur cette question comme une bonne partie de la population. Il est victime comme les autres d’une communication officielle très confuse et changeante sur la question.

La boulangère de la place de la mairie d’arrondissement n’a ainsi porté aucun masque entre le 17 mars et la fin du mois environ, jusqu’à ce que la municipalité lui en fournisse. Une conversation avec elle avait aussi montré, fin mars, qu’elle ne pensait pas cette précaution utile, alors qu’elle voit passer des gens par dizaines tous les jours. L’autre boulanger de l’avenue Laumière en porte, mais souvent il ne couvre pas son nez.

Répétons donc ici que même si on peut contracter le virus sur une quelconque surface où il serait demeuré, il se transmet principalement par les micro-postillons qui s’échappent de la bouche d’une personne infectée, quand elle parle. Le virus peut entrer dans un organisme par la bouche, le nez ou les yeux (mettre des lunettes de soleil ou des verres blancs, si on n’est pas bigleux naturellement, est aussi utile). Dit comme ça, ça n’a pas l’air très risqué. Il suffit de se tenir à distance et si la personne ne tousse pas ou n’éternue pas dans notre nez, on devrait y échapper, se dit-on.

Lorsqu’on regarde la vidéo d’une expérience japonaise visualisant cette situation, on comprend pourtant à quel point le sujet du masque est crucial. C’est à l’occasion d’une simple conversation que peut se faire la transmission et même après elle, puisque des nuages de gouttelettes restent dans l’air quelque temps. On peut aussi être frappé dans un lieu public, très loin de la source. (voir les images saisissantes de cette expérience notamment à 3′ pour une conversation à deux et à 4’25 pour des espaces occupés par plusieurs personnes).

Selon une autre expérience chinoise publiée dernièrement par les autorités américaines, le virus peut ainsi « voler » jusqu’à une distance de quatre mètres de son « émetteur ».

Ces éléments montrent à l’évidence que le fait de porter un masque constitue un « geste-barrière » aussi utile, voire nécessaire, que le lavage des mains et la « distanciation sociale ». Evidemment, seuls les masques chirurgicaux ou « FFP2 » (ceux qui ressemblent à des becs de canards) sont totalement protecteurs pour une durée de quatre heures environ, après quoi ils doivent en principe être changés. Mais un masque « alternatif », bricolé en tissu grâce à un des multiples tutoriels en ligne comme celui-ci, offre une barrière minimale préférable évidemment à un visage découvert.

La communication des autorités est pourtant très flottante sur cette question et c’est très emblématique de l’impréparation collective de l’Europe au risque de pandémie. Il était connu en Asie où le port du masque a toujours été vu comme une marque de respect, alors qu’en Europe, cet accessoire suscitait la réprobation. Après avoir donc expliqué au début de la crise que le port du masque ne présentait aucun intérêt pour les personnes bien portantes, le gouvernement et les autorités sanitaires ont suivi un avis de l’Académie de médecine incitant la population à porter un masque artisanal.

Le directeur général de la santé Jérôme Salomon a encouragé le 3 avril « le grand public, s’il le souhaite, à porter des masques alternatifs ». Puis la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a expliqué le 9 avril, dans une apparente marche arrière, qu’il n’existait à ses yeux « aucun doctrine » pour le port du masque en population générale.

Ce sujet semble en réalité politique et le discours officiel paraît n’être construit qu’à partir du problème, évident aujourd’hui, de la pénurie de masques médicaux pour les hôpitaux. Elle n’est d’ailleurs pas imputable uniquement au pouvoir actuel puisque la décision de déstockage de masques médicaux semble remonter à 2013, au mandat Hollande. A l’époque, ce dossier était appréhendé différemment, sous l’angle des reproches adressés au gouvernement de droite d’avant, celui de François Fillon, accusé d’avoir « trop dépensé » en stocks de produits lors de l’épidémie, finalement sans impact en France, de grippe H1N1 en 2009. Le sujet sera examiné sans nul doute un jour par une commission d’enquête parlementaire.

En attendant, le gouvernement actuel tente, on le sait, de remplir les stocks par des commandes massives, en milliards de masques, à la Chine, en pleine foire d’empoigne mondiale sur ce produit, ce qui pose de graves problèmes. En l’absence apparente de capacités de production nationale suffisantes, il est fort probable qu’il soit impossible de distribuer des masques médicaux à la population à un quelconque moment. On conçoit donc la communication confuse sur le sujet, mais il aurait été possible, plutôt que de dévaloriser le port du masque, d’expliquer tout cela clairement à l’opinion. Cette déclaration aurait été sûrement mal reçue, mais avec moins de colère que le fait de biaiser. Le pouvoir Macron se retrouve désormais accusé de mensonge d’Etat par l’opposition et par Mediapart.

Les pharmacies du quartier, comme celle de la rue Carrel, ne délivrent en tous cas aucun masque, ni médical, ni artisanal, et le font savoir.

Reste la mairie de Paris, qui a promis de donner aux Parisiens deux millions de masques artisanaux réalisés par une trentaine d’entreprises « sociales », voir ici. C’est promis pour les prochains jours mais aucune date exacte n’est fixée.

On se mettra donc par précaution à la couture, avec une étrange version confinée et collective du tube de circonstance, si on parle de distanciation, « don’t stand so close to me » (ne ne tiens pas si près de moi), de Sting. Suivi du mémorable tube original, qui nous rappellera le monde d’avant.

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