Aux confins – Jour 28, Les religieux, le Covid et la mort dans le XIXe

Journal d’une famille confinée à Paris 19. Aujourd’hui, les chrétiens, juifs et musulmans qui vivent ensemble dans l’arrondissement, face au Covid et à la mort qui plane sur l’est de Paris.

C’était hier le dimanche de Pâques le plus étrange de la Création, sur toute la planète et aussi dans mon XIXe arrondissement béni des différents Dieux. C’est ici (presque) le seul endroit sur la planète où les Dieux peuvent vivre les uns près des autres et même avec les mécréants, sans jamais que tout ce beau monde ne s’empaille, malgré quelques rares et tristes faits divers. Terre d’immigration, quartier populaire et bigarré, le XIXe aime prier de toutes les manières, et c’est le moment.

Comme ailleurs dans le monde, il y a cette fichue impression de vivre une sorte de mauvais rêve. Le virus doit bien être là, dans l’organisme de son voisin, dans l’air de la boulangerie, sur le bouton de l’ascenseur, mais on ne sait pas très bien. On oscille, chacun dans sa taule, entre peur et lascivité ennuyée du confinement. Graduellement, le virus devient pourtant plus réel, car la mort plane, avec un bilan parisien qui se chiffre désormais en milliers de morts. Rythmée par les sirènes d’ambulance qui conduisent les malades aux hôpitaux proches, une ambiance d’Apocalypse silencieuse et irréelle s’installe donc, propice à la contemplation.

La mort, et la résurrection, c’était bien sûr dimanche le sujet de l’homélie du curé de la paroisse Notre-Dame de l’Assomption des Buttes-Chaumont, à 100 mètres en bas de ma taule, rue Petit. Il l’a prononcée tout seul dans son église et l’a retransmise sur internet. Les chrétiens de Paris et en particulier du XIXe arrondissement ont eu en effet le bon goût de supprimer tous les rassemblements publics, alors que certains d’entre eux appellent à poursuivre les vraies messes, comme ici et même si les intégristes de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, à Paris Ve, ont fraudé en pleine nuit. Pas très charitable, tant les chrétiens peuvent déjà se sentir observés sur ce point : c‘est un rassemblement évangélique mi-février à Mulhouse qui semble avoir largement contribué à lancer l’épidémie nationalement. C’était certes à une période où personne n’était vraiment conscient du risque et où aucun rassemblement n’était d’ailleurs interdit.

Le curé de la paroisse des Buttes a évoqué dans son homélie « l’épreuve particulière très étrange, que nous vivons ». Il a dû forcément connaitre ces derniers temps ces curieuses et douloureuses non-cérémonies où en expédie dans la tombe les morts du Covid en deux temps, trois mouvements. Il en a un peu parlé aux fidèles encore épargnés. « Imaginons que le virus soit grave, que vous soyez directement concerné par un proche, un ami très cher ». Il meurt, on referme la pierre promptement sur lui, a-t-il dit. « Imaginez que deux jours plus tard, alors que vous êtes enfermé chez vous, à vous protéger de cette sale maladie, votre ami est là, devant vous. C’est donc l’arme que je vous demande d’imaginer », a-t-il ajouté, risquant le parallèle classique avec la résurrection du Christ. « Pour celui qui comprend la vérité de cela, plus rien ne sera jamais comme avant. Nos paroles n’ont plus le même sens, notre rapport à la vie n’a plus le même sens », a-t-il conclu.

Ca pouvait sembler un peu sommaire comme analyse spirituelle en période d’Apocalypse, mais il est vrai que l’homélie n’est pas évidente sous le virus. Les religions semblent avoir un peu de mal avec ce satané Covid. Phénomène naturel ? Punition divine ? Pour motifs généraux, spécifiques ? Certains chrétiens sont tentés par cette dernière interprétation de la punition, et certes, ce sont beaucoup les extrémistes ainsi que certains charlatans apocalyptiques. Cependant, la question travaille vraiment les croyants. Sa complexité est résumée ici par un blogueur protestant. « Certains répondent : oui, c’est une punition, car Dieu est tout puissant et il a envoyé le virus comme marque de son jugement, ou pour appeler les humains à se tourner vers lui. D’autres répondent : non, car Dieu est amour et l’amour ne peut envoyer la maladie et la mort. Le problème est qu’on peut trouver dans la Bible des passages qui contredisent ces deux affirmations ».

Les livres religieux, c’est sûr que c’est tout sauf simple. Il est évident que sur cette question, on n’est pas sortis de l’église, ni de la mosquée, ni de la synagogue. Comme leurs amis chrétiens, les autres cultes du XIXe ont donc préféré s’abstenir de toute déclaration tapageuse ou rassemblement public, pour se retrancher dans une stricte attitude prophylactique digne de vulgaires scientifiques.

C’est ainsi qu’à la mosquée Adda’wa (L’Invitation), rue de Tanger derrière le bassin de la Villette, à 15 mn à pied de ma taule, on trouve porte close et cette affichette. Il n’y a pas eu de prière du vendredi depuis plusieurs semaines, ni rien d’autre.

Cette mosquée était fréquentée par les frères Kouachi (auteurs de l’attentat de 2015 contre Charlie) mais ils ne l’aimaient guère, car on y était un peu trop calme à leur yeux et il arrivait même par exemple – quelle horreur – qu’on suggère aux fidèles d’aller participer aux élections. La « mosquée » est virtuelle encore, elle doit être terminée depuis des années, mais le permis de construire délivré en 2001 n’a toujours pas permis d’aboutir, et elle se limite pour l’instant à une tente et une cour. Ca donne lieu en effet à des problèmes d’argent et beaucoup de bisbilles internes, comme le racontait ce reportage. Bouclé, ça ressemble à cela de l’extérieur, ce n’est pas très engageant.

En tous cas, les musulmans de la rue de Tanger adoptent donc visiblement l’avis de Chems-Eddine Hafiz, recteur de l’institut musulman de la Grande mosquée de Paris (également fermée), qui a trouvé le verset 195 de la sourate II du Coran applicable à la situation : « Et ne vous jetez pas par vos propres mains dans la destruction ». Le prophète Mahomet a dit, rappelle le recteur : « tout préjudice est illégal : qu’il soit volontaire ou involontaire ». Ce petit cours n’est pas inutile car les salafistes ont tendance à s’asseoir sur les gestes-barrière, sur le fondement d’autres textes. Ils soutiennent la thèse de la « punition divine », dirigée bien sûr selon eux contre les Occidentaux et les « infidèles ». Ce n’est simple nulle part, cette histoire de virus.

Sauf que chez les juifs de la synagogue ashkénaze Michkenot Israël, inaugurée en 1993 et située aussi en bas de ma rue Armand Carrel, à cinq minutes de ma taule, on paraît de prime abord avoir eu un peu plus de chance. On peut contourner à peu de frais l’encombrant débat sur l’hypothétique punition divine. La synagogue est fermée aussi. Mais la fête de la Pessa’h, la Pâques juive, a commencé le 8 avril et durera jusqu’au 16, et elle consiste en partie en des rituels alimentaires praticables à la maison.

Le Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France) a donc recommandé de tenir la Pessa’h en confinement et fourni d’ailleurs livré un « tutoriel » en ligne, ci-dessous. Ca les aidera à ne pas imiter certains juifs orthodoxes d’Israël, dont certains lointains cousins sont présents dans l’arrondissement, mais pas dans cette synagogue. Ces orthodoxes pensent que le virus ne doit pas faire obstacle au service de Dieu, refusent de fermer la boutique et enregistrent donc un peu partout des taux record d’infection. Même avec une possible échappatoire gastronomique, la religion refuse parfois de plier devant le Covid, et quand on ne parle pas de punition, on relativise. On n’en sort pas, sauf dans le XIXe, on vous dit.

Et les mécréants du 19, enfermés dans leurs taules, avec leurs interrogations spirituelles laïques ? Ne sont-ils pas autant tourmentés ? Le virus est-il une punition du pangolin contre les humains ? Une claque transcendantale aux ultra-libéraux ? Un coup tordu des Chinois ? Un complot américain ? Y-a-t-il une vie après la mort et le confinement ?

Il n’auront qu’à prendre exemple en musique, pour réfléchir, sur le grand David Bowie, qui menacé par la maladie, avait revêtu les habits de Lazare, compagnon du Christ revenu d’entre les morts. Il fit ainsi post-mortem, en 2017, la nique à la Grande Faucheuse.

« Look up here, I’m in heaven/I’ve got scars that can’t be seen…/Oh, I’ll be free
Just like that bluebird/Oh, I’ll be free »

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