Déconfits – Semaine 1, Naissance d’un univers parallèle

Journal du déconfinement à Paris 19. Aujourd’hui, naissance et développement d’un univers parallèle, où les restaurants seront limités à cinq tables, les classes à 15 élèves avec interdiction de jouer et de se toucher, où les parcs sont fermés pour empêcher toute vie sociale, et où la Prohibition est instaurée sur le canal Saint-Martin.

Le patron du restaurant Le Gange s’ennuie ferme, rue Manin, le long du parc des Buttes-Chaumont. En ces jours de déconfinement, il voit certes un tout petit peu plus de monde venir chercher ses plats à emporter, mais ce n’est toujours pas le Pérou. Il le sait déjà, il ne devrait pas pouvoir rouvrir sa salle le 2 juin, comme dans les chanceuses régions « vertes » . Il fait donc grise mine.

Certes, l’assurance-chômage lui paye la plupart de ses employés en chômage partiel, comme pour 12 millions de Français, ce qui va creuser un trou historique de 30 à 40 milliards d’euros dans la caisse pour cette année, estime-t-on. Certes, on lui a annulé ou repoussé ses charges patronales, comme pour des centaines de milliers de PME, ce qui va coûter par ailleurs une somme estimée à une cinquantaine de milliards d’euros au budget de l’Etat. Le propriétaire, raconte le patron du Gange, se montre coulant avec le loyer, qui est de plusieurs milliers d’euros par mois. Mais enfin, il va bien falloir payer tout cela un jour et il faut aussi faire bouillir la marmite chez le patron et sa famille.

Oui, mais vous vous rattraperez en juillet, quand vous rouvrirez (juillet, si tout va bien), lui dit-on pour le réconforter. « On viendra faire de grands tablées de neuf ou dix personnes », fanfaronne-t-on. Oui… mais voilà, ce ne sera pas possible. Les mesures de sécurité lui imposeront probablement de laisser libre une zone de 4m2 entre chaque client. Il balaye de la main sa salle, et rit jaune, en parlant avec son accent. « Combien vous croyez qu’en j’en ferai asseoir, ici ? ». Un rapide calcul visuel nous permet de l’établir : cinq ou six. Il payerait donc une demi-douzaine d’employés, ses charges, son loyer, ses impôts pour servir cinq ou six clients le midi et autant le soir. Allez : le double s’il arrive à faire deux services, ce qui n’est pas gagné vu l’ambiance sépulcrale qui gagnerait ainsi son établissement.

La terrasse ? Il pourra peut-être l’agrandir, une idée piquée aux Lituaniens, et même la rouvrir avant sa salle, début juin, la maire de Paris Anne Hidalgo le demande. Mais Le Gange est calé contre la chaussée, et il n’est pas possible de mettre en place une autre rangée de tables sauf à empêcher les piétons de circuler. C’est ainsi pour la plupart des restaurants parisiens. Les terrasses sont rarement extensibles à volonté.

Le sort du Gange risque donc d’être scellé, comme pour une grande part des 18.000 restaurants de Paris et alentours (chiffres Insee ici) qui emploient ou font travailler des centaines de milliers de personnes : si les règles de sécurité Covid sont appliquées strictement, il n’y a qu’une seule issue probable : la faillite.

Ainsi va l’univers parallèle du déconfinement dans le 19 : une plaisanterie virtuelle à quelques dizaines ou centaines de milliards d’euros, qui chemine comme le Titanic vers l’iceberg, tandis que l’orchestre joue encore un air triste.

Il se passe la même chose dans les écoles de l’arrondissement, où s’est effectué une rentrée très partielle le 14 mai, comme dans toute la capitale. En maternelle et en primaire seulement, avec des publics choisis, les élèves de CP et CM2 et seulement ceux qui sont « en situation de fragilité sociale », « les enfants de professionnels exerçant une activité indispensable ». On a refusé parfois les autres. Au total, peut-être 10 ou 15% des effectifs. Les collèges et lycées attendront juin pour rentrer…. peut-être. Dans les classes clairsemées, les enseignants appliquent un protocole sanitaire de 53 pages, où on interdit le « brassage » des élèves (comprenez leur vie en groupe normale), où la désinfection est constante et obsessionnelle, où les jeux et les contacts sont interdits et où les cours sont donc déguisés en parcours de trompe-la-mort.

Les pédiatres de presque tout le pays ont lancé un avertissement resté vain dans une tribune de presse : placer les enfants dans de telles situations risque d’être plus dangereux que le virus (qui, sur toute la planète, ne les frappe jamais – à quelques rarissimes exceptions – de formes graves de la maladie, qu’ils transmettent par ailleurs moins que les adultes, selon les recherches les plus récentes).

« Dans la pratique, (ces protocoles de sécurité) sont manifestement inapplicables et seraient susceptibles d’entraîner une anxiété particulièrement néfaste au développement des enfants et générateurs de troubles du comportement potentiellement majeurs », écrivent les médecins. Mais l’univers parallèle du déconfinement, où on semble s’imaginer que de petits groupes d’enfants triés selon des critères discutables peuvent vivre dans de telles conditions, continue de se déployer. C’est un peu la même chose aussi au parc des Buttes-Chaumont.

Comme tous les parcs de Paris, il est fermé sur décision gouvernementale. Pourquoi ? Est-ce plus dangereux de marcher dans un parc que dans une rue ? Il s’agit d’empêcher les gens de se rassembler, paraît-il. Curieux argument : cela ne provoque-t-il pas des rassemblements dans les logements, plus risqués au regard de la transmission du virus ? Ou dans des endroits moins aérés, comme le canal Saint-Martin ou le bassin de la Villette ? D’une manière générale, est-il crédible de vouloir interdire toute rencontre et toute vie sociale aux Parisiens après deux mois d’enfermement ? Les rassemblements de plus de dix personnes sont interdits.

En tous cas, le 11 mai, premier jour du déconfinement, des Parisiens sont venus en effet se détendre sur ces berges du canal Saint-Martin. Les images de ce scandaleux relâchement ayant tourné en boucle sur les télévisions, le sang du préfet de police Didier Lallement n’a fait qu’un tour, et il a immédiatement signé un arrêté qui fera date dans la lutte contre l’épidémie : une interdiction de boire de l’alcool, lointain écho à la mesure instaurée aux Etats-Unis entre 1920 et 1933.

« Il a été établi que la consommation d’alcool, par son caractère festif et social, est à l’origine de regroupements massifs d’individus »…. Quel est le rapport entre la consommation d’alcool et le Covid-19 : se rassembler pour boire du jus d’orange est-il moins dangereux que se regrouper pour consommer du vin rosé ? Il s’est d’ailleurs avéré difficile pour les policiers de statuer sur l’infraction. On a pu voir des patrouilles de police renifler donc les verres que leur présentaient à leur demande les badauds du canal Saint-Martin. Ils ont ainsi distribué des amendes à 38 euros, une sorte de double peine pour les ex-confinés. La maire de Paris Anne Hidalgo a demandé en vain la réouverture des parcs et jardins de la capitale, mais le gouvernement refuse.

Il poursuit donc le déploiement de son univers parallèle, où plus personne ne se rencontrerait, ne se rapprocherait ou ne mènerait une quelconque activité de loisir (il va sans dire que toutes les activités sportives sont également interdites et les installations fermées).

Quelle logique préside-t-elle à la création de cet univers parallèle, certes supposé être transitoire, mais où les habitudes de peur risquent de s’installer ? Elle n’est guère exprimée, mais on croit comprendre qu’il s’agirait de faire totalement obstacle à la diffusion du virus, au prix donc de la destruction d’une partie de l’économie et de la réduction quasi-totalitaire de la vie sociale à sa plus simple expression, tandis que les enfants se voient éduqués dans l’idée que leur voisin de classe porterait en lui leur mort potentielle.

Bien qu’on ne soit ni médecin ni épidémiologiste, élargissons un moment la perspective au-delà du Gange, de nos écoles et du canal Saint-Martin. On relèvera plusieurs faits établis quant à la pandémie : le nouveau coronavirus est en l’état peu dangereux statistiquement (0,5 à 0,8% de mortalité selon des études mondiales, lire ici). Avant 60 ans, le risque de mourir de cette maladie est proche de zéro, a montré l’étude la plus récente, menée au Royaume-Uni. Il augmente fortement chez les hommes (deux fois plus de décès que les femmes) les obèses, diabétiques et curieusement chez certaines minorités ethniques.

Le virus est surtout là pour longtemps, peut-être pour toujours, a prévenu l’Organisation mondiale de la santé dans une conférence de presse. Le Covid-19 pourrait devenir « endémique » : une maladie sans vrai vaccin et sans traitement véritable et définitif, avec laquelle il faudra vivre, comme bien d’autres, par exemple le Sida. C’est une hypothèse, car la recherche pour trouver un vaccin efficace se poursuit. Mais c’est une possibilité non négligeable car les coronavirus (c’est une famille) résistent généralement aux vaccins.

L’éradication des maladies infectieuses, qu’on avait crue possible jusqu’au début du XXIe siècle, est en effet aujourd’hui un mirage, préviennent aussi plus généralement les scientifiques, comme ici Patrice Bourdelais, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. « L’aptitude des virus à muter et à organiser des réassortiments est infinie et rend illusoire, à leurs yeux, cet espoir porté par l’idéologie du progrès pendant deux siècles ».

Dans ces conditions, chercher à arrêter totalement un virus, comme dans l’univers parallèle actuellement à l’oeuvre en France et dans le XIXe, est parfaitement utopique. La « grippe espagnole » se propagea sur toute la planète et tua entre 50 et 100 millions d’humains en 1918-1919, dans un monde pourtant dépourvu de liaisons aériennes et en état de guerre, où les liens entre les pays étaient donc très réduits.

Par conséquent, comment une épidémie telle que celle du Covid-19 se terminera-t-elle ? Une publication scientifique américaine l’esquisse ici : pas uniquement par le contrôle social rigide, bien sûr, mais plutôt par la fameuse immunité collective : le point où un virus cesse de circuler car il a infecté une proportion significative de la population.

Le scientifique auteur de cette publication imagine la mise au point d’un vaccin seulement partiellement efficace, une hypothèse prudente. « Le virus circulera et infectera les populations de manière saisonnière. Mais s’il reste assez longtemps dans la population, il commencera à infecter les catégories plus jeunes. Ces cas sont plutôt sans gravité. La combinaison de la vaccination et de l’immunité naturelle protègera alors beaucoup d’entre nous. Le coronavirus, comme beaucoup de virus, continuera à vivre. Mais pas comme une peste planétaire ».

Un tel raisonnement a inspiré, certes de manière non explicite, les politiques de confinement « soft » ou même d’absence de confinement comme en Suède, où les écoles sont restées ouvertes pour les moins de 15 ans. Les résultats paraissent pour l’instant relativement positifs (une mortalité moyenne – épargnant totalement les plus jeunes – et l’économie partielle des effets négatifs du confinement : crise économique, psychose collective, décès indirects par le non-traitement d’autres maladies graves, etc). Ce modèle, qui tient compte du fait que la maladie est inoffensive pour 97% des personnes infectées, est examiné favorablement et objectivement par la presse étrangère, ici, par exemple. Il ne s’agit pas bien sûr de ne rien faire pour ralentir la progression du virus (il faut éviter la saturation hospitalière), mais chercher sa disparition ou son évitement total n’a pas de sens, souligne-t-on.

On songe à « Astérix et les Normands », où les Vikings qui ignoraient la peur venaient essayer de s’y initier chez les Gaulois, car ils avaient entendu qu’elle « donnait des ailes ». Peut-être les Gaulois devraient-ils faire aujourd’hui le chemin inverse et apprendre un peu des Scandinaves. Ils pourraient partager avec eux un peu du vin rosé interdit bassin de la Villette.

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