Aux confins – Jour 23, Mon jean déchiré, emblème d’une Apocalypse chez les pauvres

Journal d’une famille confinée à Paris 19 – Aujourd’hui, mon jean est déchiré, et comment c’est l’emblème d’une apocalypse à venir chez les pauvres.

Mon jean est déchiré, et dans la catastrophe en cours où le bilan français vient le 7 avril de dépasser la barre des 10.000 morts, il peut évidemment paraître au-delà du dérisoire d’aborder ce sujet. Pourtant, ce pantalon endommagé cache un effet collatéral planétaire de la pandémie de Covid-19, qui pourrait tourner à l’Apocalypse.

C’est un jean de marque « Candiani » (??) made in Italy, très confortable, très « confinement ». Je le mettais pour regarder sur mon portable le championnat de football biélorusse, le dernier en Europe à avoir été maintenu pour l’instant. (On attend un explosif Grodno-Bobruisk pour après-demain, notamment).

Normalement, quand un vêtement est déchiré de la sorte, je me rends à une boutique située à une vingtaine de mètres en bas de chez moi, en sortant à droite. Je n’ai pas envie en effet de racheter tout de suite un autre jean chinois ou autre qui empruntera un conteneur ou un camion, avec le bilan carbone annuel du Burundi, pour venir jusqu’à la boutique des Halles à 45 minutes de métro.

Je n’ai pas envie non plus de le commander sur Amazon et donc de favoriser une économie d’exploitation où le droit du travail n’existe plus et où les employés sont fliqués numériquement pour les contraindre à la productivité d’un zek du goulag stalinien. J’étais assez « monde d’après », déjà, dans le monde d’avant (bon, j’avoue quand même que Amazon est bien pratique en ce moment pour télécharger des livres).

Ma boutique s’appelle, de manière très sobre et très informative, « Retouche-couture, dépôt-vente » (photo en entête du blog). Elle est tenue par un Turc petit et un peu bedonnant, qui est en couple avec une Chinoise déplumée et mutique. Ils forment un couple un peu lunaire et sympathique de ce quartier si « multi-kulti » du 19, qui aime brasser les populations, que je regrette tant de voir fossilisé, en ce moment. Mes amis couturiers ont disparu évidemment pour l’instant, leur boutique étant fermée depuis donc presque un mois.

Faire réparer/recoudre un vêtement de la sorte, chez le Turc, c’est dix euros, payables en espèces et sans ticket de caisse. Il est en effet probable – les inspecteurs du fisc, fermez les yeux, vous n’avez pas que ça à faire de toutes façons – que l’essentiel des recettes du Turc ne sont pas déclarées. Cette économie informelle, destinée à des fainéants ou des incapables de la couture comme moi, fait donc vivre une famille avec enfants (il semblent qu’ils aient des enfants, mais je n’en suis pas très sûr, car s’ils existent, ils ne viennent jamais à la boutique et je ne comprends pas très bien ce qu’il me raconte dans nos brèves conversations, il ne parle pas très bien le français).

Le couple est fidèle aux postes aux aurores, six jours sur sept, et base ce que l’économie officielle appelle un « business model » sur un nombre important de ptites tâches rémunérées faiblement. Du fait de cette position dans l’économie « grise », un peu forcée concernant une affaire avec de si petites recettes, il y a peu de chances que mes couturiers bénéficient des aides d’Etat, délais de paiement, chômage partiel, etc

L’économie « informelle » est ignorée de tous les Parisiens qui bénéficient d’un bulletin de salaire, de factures, payent des impôts, déclarent des recettes, remplissent des papiers, partent en vacances, votent,… Pourtant, sans s’en rendre compte, les heureux bénéficiaires de l’économie « formelle » ont besoin de l’économie « informelle ». C’est le vendeur de légumes du métro, le vendeur de fripes et de bibelots aux marchés des « biffins » à Paris, les récupérateurs, par exemple à Montreuil (voir ici le calendrier désormais caduc), les petits artisans non déclarés, travaillant à domicile.

Ce sont aussi les travailleurs non déclarés dans les entreprises « formelles », essentiellement l’hôtellerie et la restauration, le commerce de détail alimentaire, le bâtiment, le gardiennage ou encore le transport. Tous ces salariés, actuellement, sont au front du Covid pour faire tourner le pays et n’ont pas d’assurance-santé. La maladie, pour eux, sera donc synonyme de revenus zéro et sinon d’impossibilité, du moins d’imbroglio pour se faire soigner à l’hôpital.

Ce sont souvent des immigrés en situation irrégulière, mais pas toujours, car la misère sociale et l’exploitation ont gagné du terrain dans l’ancien monde, avec l’idée que les règlements et les « charges » (contributions obligatoires à la Sécurité sociale) étaient un frein à l’économie de la croissance sans fin et du « hamster dans la roue ».

Ca s’est par exemple beaucoup développé dans l’économie numérique, très méprisante comme on le sait pour les règlements et la fiscalité. On peut y inclure les « uberisés », chauffeurs ou livreurs de repas qui travaillent sans encadrement réglementaire ou sans protection sociale, sous couvert de « libre partenariat », dispositif déjà déclaré illégal dans des nombreux pays dont la France, mais qui prospère. L’économie informelle concerne d’abord les jeunes et les habitants des zones rurales ou des petites villes, toutes populations qui développent donc un sentiment d’abandon et une colère sociale potentiellement dévastatrice, comme on l’a vu avec les Gilets jaunes.

En France, on évaluait en 2019 dans une estimation officielle que cette économie informelle pesait 12,7% du PIB et employait 2,5 millions de personnes. Au plan mondial, près de deux milliards d’humains, donc près d’un tiers de l’Humanité, travaillent dans l’économie informelle, selon l’OIT . (définition selon elle : toute activité économique réalisée par des travailleurs ou des unités économiques qui n’est pas couverte ou est insuffisamment couverte – selon la loi ou en pratique – par des dispositions officielles) C’est évident quand on voyage en Amérique latine et en Afrique, où selon les pays, un habitant sur deux, voire deux tiers ou trois quarts, vivent selon ce régime impitoyable : pas de travail, pas d’aide, pas de pain sur la table, ni pour soi-même, ni pour les enfants.

Ce sera vrai pour mes amis couturiers du bas de mon immeuble. Ce sera surtout vrai dans les grands pays où la pauvreté et l’économie informelle sont dominants, comme le Brésil ou l’Inde. On le sait, le président Bolsonaro au Brésil refuse le confinement et tient un discours officiel de déni de la maladie. N’est-ce pas parce qu’il sait impossible tout confinement dans les « favelas », les bidonvilles, où il n’y a pas l’eau courante, ou par ailleurs s’arrêter de travailler signifie tout simplement arrêter de manger ? (lire ici un sujet du Parisien, qui souligne que rien qu’à Rio 1,5 million de gens sont dans cette situation). N’a-t-il pas sacrifié par avance ces populations qui ne l’aiment guère ? En Inde, où un tiers de la population de 1,4 milliard de personnes sont des migrants de l’intérieur dans cette situation, l’Apolypse menace aussi. Ils fuient en masse les grandes villes actuellement. (voir ici un sujet du Monde à ce propos).

Pour le monde d’après, le confiné parisien semi-cossu dans mon genre, les planqués de la côte, les bullshit jobs de tous les pays riches, les dirigeants politiques et tous les autres penseront-ils à mon jean déchiré, aux centaines de milliers de mort à venir dans le monde « informel » ? Vont-ils décider une bonne fois pour toute de régulariser toute cette humanité, de lui donner un statut, une reconnaissance ? Une dignité ?

Comme toujours, nous y réfléchirons en musique avec ma chouchoute Elisabeth Grant et sa chanson-culte « Blue jean ». Ca n’a rien à voir avec l’informel mais ça rappelle que tout acte, comme la réparation d’un jean déchiré, ou sortir de chez soi, a un sens. (ça commence vraiment à 34″).

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