Aux confins – Jour 13, Enfants du confinement et de « l’effondrisme »

Journal d’une famille confinée à Paris 19. Aujourd’hui, l’étrange adaptation des enfants de « l’effondrisme »et du numérique au confinement.

Faire face à ses enfants est le destin de tous les parents. Pour certains, ce moment n’arrive qu’au soir de la vie. Pour moi, qui travaille à la maison depuis sept ans, il était déjà en cours depuis longtemps. Je peux donc me permettre de regarder de haut les bureaucrates « hamsters dans la roue » qui ont l’habitude de ne cohabiter réellement avec leurs enfants que dix minutes au petit déjeuner, une heure le soir, puis les week-ends, et découvrent donc horrifiés dans le confinement leurs véritables personnalités.

Il n’en demeure pas moins que le début de cette expérience, presque unique dans l’histoire de l’Humanité pour les parents, est aussi une surprise pour moi. On pouvait en effet redouter le pire s’agissant de deux adolescents de 16 et 13 ans, enfermés depuis 13 jours et jusqu’au 15 avril au minimum dans un appartement parisien, condamnés à un quasi-immobilisme.

On aurait pu penser qu’au treizième jour, ils aient en partie perdu le sommeil et l’appétit, qu’ils couvrent leur visage de n’importe quelle étoffe inutile lors de leurs rares sorties, et opèrent un détour de trois mètres avec la terreur dans le regard lorsqu’ils croisent un passant (comportement qu’on constate désormais chez des adultes, avenue Laumière, dans la route vers le supermarché).

Il n’en est rien. C’est d’un oeil torve, agacé et pour tout dire distant qu’ils regardent – peu – les informations apocalyptiques des journaux télévisés du midi et du soir, où défilent les bilans macabres, les images d’hôpitaux débordés et les sombres déclarations officielles. Les factures de courses et l’intérêt porté aux menus témoignent que l’appétit adolescent n’est pas affecté par le confinement, on pourrait même dire que c’est le contraire. Vu les horaires de réveil, il est évident que le sommeil ne souffre pas davantage du confinement. Sortir ne les intéresse que peu et quand ils font le tour réglementaire du pâté de maison, c’est d’un air franchement amusé qu’ils contemplent les rues désertées et passent devant les volets clos de leurs anciennes écoles. A vrai dire, mes enfants semblent heureux et c’est de prime abord déroutant.

Tentons de dépasser la surprise et de comprendre nos adolescents, un exercice de gymnastique mentale à laquelle les adultes ne s’astreignent pas suffisamment, alors que c’est utile : les adolescents prendront le pouvoir à court terme dans la société. Une première explication vient naturellement à l’esprit : même si les adolescents ne sont pas extra-lucides et n’avaient pas évidemment prévu le Covid-19, ils ont pourtant été plus prévoyants que les adultes en tentant de les alerter du prochain effondrement du système mondialisé, destructeur de l’environnement et de leur avenir.

Ce n’est pas un hasard si l’égérie du mouvement contre le réchauffement climatique et l’inaction des gouvernements quant à la destruction inexorable de la planète est une adolescente suédoise de 17 ans, Greta Thunberg. Son action d’abord solitaire engagée en 2018 devant le Parlement suédois est devenue un mouvement mondial porté par les jeunes et très jeunes gens de tous les pays et – fait exceptionnel – de la plupart des milieux sociaux.

Plutôt indifférent pour l’instant aux autres questions soulevées dans l’actualité (élections, retraites, Gilets jaunes, etc…) mon fils et ma fille ont en revanche, l’année dernière et cette année, participé spontanément à plusieurs manifestations sur ce thème, qui ont rassemblé à Paris comme dans les régions des foules très importantes. Ce fut le cas notamment le 9 septembre 2019, avec des marches de plusieurs dizaines de milliers de jeunes dans plusieurs villes françaises, et un mouvement similaire dans le monde entier. Un sondage a montré ensuite en décembre que 65% des 18-24 ans pensaient en France que notre civilisation allait s’effondrer.

Le 23 septembre 2019, Greta Thunberg avait délivré aux médias un discours en marge d’une réunion de l’Onu sur ce thème, qui devait déclencher une vague de moqueries et de haine sur les réseaux sociaux et dans certains médias « climato-sceptiques » plus ou moins avoués. Il est intéressant de le réécouter aujourd’hui. « Je ne devrais pas être ici, je devrais être à l’école de l’autre côté de l’océan. (…) Des gens souffrent, des gens meurent, des écosystèmes entiers s’effondrent. Nous sommes au commencement d’une extinction massive. Et tout ce dont vous parlez, c’est d’argent et du conte de fées d’une croissance économique éternelle ».

J’avais constaté que ce discours, accueilli souvent avec un certain mépris chez les adultes « hamsters dans la roue », était non seulement prégnant, mais considéré comme naturel chez mes enfants et leurs camarades. Le fameux « how dare you ! » de Greta (« comment osez-vous ») est d’ailleurs devenu un gimmick, une sorte de blague entre eux. Lors d’une conversation à ce sujet, je m’étais aperçu à la fin de l’année dernière que mon fils était d’un « effondrisme » tranquille. Oui, disait-il en substance, plus rien de ce qui est en cours, ou de ce qu’on prétend faire, ne pourra plus empêcher l’effondrement de notre milieu de vie. C’était asséné comme une évidence incontestable et quelque peu désarmante.

Les virus ont certes toujours existé, mais on sait que l’apparition du Covid-19 a un rapport avec les interactions problématiques entre espèces animales et le genre humain d’une part, et aussi avec le développement démentiel en Chine de mégalopoles vouées à l’industrie lourde et à la consommation planétaire de masse, d’autre part. Aurions-nous dû écouter davantage nos enfants ?

Maintenant que le « conte de fées de la croissance économique éternelle » s’est dissipé, au moins pour un très long moment, nous avons désormais quelques éléments nouveaux pour répondre. Pour mes enfants, en tous cas, il n’y a nulle surprise véritable à se retrouver dans cette situation, tant ils ont eu avant les adultes l’intuition qu’elle allait survenir, d’une manière ou d’une autre. Mon fils et ma fille dorment donc en ce moment sur leurs oreilles et ça aide durant ce semblant de fin du monde.

De ma taule parisienne, je peux aussi témoigner d’une autre raison de leur sérénité : l’immersion totale dans l’univers numérique. Perçue souvent comme un problème par la totalité des parents qui ont grandi avec trois chaînes à la télévision et les livres du « Club des cinq » à la couverture en carton, cette nouvelle civilisation donne sa pleine mesure dans la crise. Le numérique permet de garder le contact, bien sûr, avec les parents et les amis. Il permet de continuer l’école, si tant est que les enseignants qui n’ont pas encore tous d’ordinateurs à la maison ni même parfois de smartphones, veuillent bien comprendre que l’ère du tableau noir et des blouses grises est révolue (voir à ce propos « l’école est finie », sixième opus de ce journal).

Le numérique permet aussi de s’éduquer soi-même, sans enseignants et c’est ce que font mes enfants spontanément avec l’application duolingo pour l’apprentissage des langues étrangères (ils sont parfaits, je vous dis). Le numérique permet d’accéder sans limite à toute forme de culture et à l’intégralité de la mémoire de l’Humanité.

Demain, le numérique permettra peut-être de mettre fin à l’épidémie, par le « monitoring » des patients positifs au Covid-19. On y voyait avant une entorse aux libertés, sans avoir totalement compris que la première des libertés, celle de ne pas mourir d’un aléa, pouvait être préservée par la surveillance de son téléphone portable. L’idée a déjà été mise en oeuvre avec succès en Corée du sud, un pays démocratique. Certes, le numérique permet aussi de s’adonner à des tunnels de jeux qui paraissent stupides à nos yeux d’adultes. Souvenons-nous cependant de notre propre agacement quand nos propres parents nous interdisaient de jouer à Pac-Man au bistro du coin. Le jeu fait aussi partie de l’enfance.

Admettons-le donc du fond de nos taules : nos enfants ont été plus raisonnables que nous. Les capricieux insupportables, attachés à leurs hochets (belles voitures, diamants de « sang » aux oreilles, fringues débiles produites en Chine…) les têtus, les obsessionnels, c’était nous. Dans le monde d’après, quand ils se lèveront du canapé à la fin du confinement et qu’ils ouvriront la porte, il est à craindre qu’ils nous fassent encore la leçon.

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