Aux confins – Jour 4, le gardien et les planqués du Covid

Journal d’une famille confinée à Paris 19. Aujourd’hui, mise en regard du gardien de l’immeuble et des « planqués » partis sur la côte.

Dans ma résidence de l’est de Paris, Thomas est resté. Il est toujours là, et le fait qu’il prenne sa voiture quotidiennement pour venir de banlieue faire son travail payé chichement restera un jour pour des millions de gens comme lui, peut-être, comme un souvenir marquant d’héroïsme ordinaire et anonyme de ce moment étrange du Covid.

Le gardien, le « concierge » comme on disait jadis, est un bon gars avec lequel je discute souvent football en montant ou en descendant. Il y a dix jours, on a bien ri ensemble en se disant que pour une fois que le PSG gagnait en Ligue des champions (contre Dortmund), peut-être qu’il n’y aurait plus de Ligue des champions cette année. Pas de chance, on se disait, en se gondolant. Ni lui ni moi, on n’aime le PSG. Pourtant, on ne croyait pas vraiment alors qu’ils déchanteraient encore.

C’était une autre époque, celle des discussions de foot. Désormais, la résidence ne rigole plus du tout, ni sur le foot, ni sur rien d’autre. D’ailleurs, tout le monde est parti ou presque et les volets sont baissés. les résidents sont parfois cossus. Ont-ils des propriétés sur la côte Atlantique, à la campagne ?

On ne sait pas s’ils font partie de ces Parisiens partis dans les derniers trains bondés mardi avant midi, qui ont excédé les habitants de la côte, en débarquant avec leurs planches de surf et leurs vélos, en s’agglutinant dans les marchés de plein air. En s’entassant dans la maison des parents âgés. En faisant bombance face à la mer avec leurs gosses braillards qui s’égayent dans les grands jardins. Les préfets de l’Atlantique ont dû fermer les plages ou des lieux comme la promenade des Anglais à Nice, tant ces « planqués du Covid » donnaient l’impression outrageante de prendre du bon temps pendant que les patients commençaient à mourir comme des mouches dans tous les hôpitaux de France.

Dans la résidence, Thomas fait désormais un travail à haut risque. Dans sa loge, il voit passer le facteur avec son courrier peut-être contaminé, les livreurs qui continuent à défiler, tous les résidents qui sont restés, les visiteurs qui passent encore car les allées et venues ne sont pas encore terminées. Il doit descendre et remonter les poubelles, où le risque d’infection est élevé. Il doit nettoyer un peu partout. Il doit désinfecter toute la journée les poignées de porte, les boutons de l’ascenseur.

L’autre jour, il a dû régler une histoire de fuite d’eau dans le logement d’un des résidents qui a fui Paris. Pour tout cela, il n’a qu’une vieille paire de gants en plastique qu’il ne peut pas changer trop souvent et pas de masque, évidemment. Déjà que les personnels soignants des hôpitaux en manquent, et que les policiers ont interdiction d’en porter, pas la peine d’imaginer que les smicards qui se coltinent le travail de décontamination au quotidien et continuent de faire tourner le pays puissent en avoir. La polémique enfle déjà sur l’imprévoyance de l’Etat, qui a abandonné depuis dix ans les stocks stratégiques.

Quand il ne nettoye pas, Thomas passe la journée dans sa loge, porte fermée. Au front ou confiné dans trois ou quatre m2. Le conseil syndical a édité quelques recommandations pour tenter de le protéger, et c’est affiché dans l’ascenseur. « Malgré les difficultés liées au confinement consécutif à l’épidémie de Covid 19, notre gardien, M. Thomas E. continue d’assurer sa mission auprès de notre copropriété et nous l’en remercions. Dans l’attente de directives en provenance de notre syndic, sa tâche sera essentiellement axée sur les aspects de propreté et sécurité : sortie des poubelles, désinfection fréquente des objets et surfaces susceptibles d’être touchées dans les parties communes, … En revanche, il est demandé à chacun d’éviter de la solliciter à l’extérieur de sa loge sans besoin impérieux, d’éviter de pénétrer à l’intérieur de sa loge, de privilégier au maximum pour le contacter, les moyens alternatifs (téléphone loge, mail, téléphone mobile). Merci à tous et à toutes pour votre compréhension dans ces semaines difficiles. »

Et s’il ne pouvait plus venir, et s’il ne venait plus ? S’il tombait malade ? S’il ne pouvait plus se déplacer ? Une société privée serait mandatée pour faire son travail, assure-t-on au conseil syndical. Oui, mais si les employés de la société en question venaient à faire valoir leur droit de retrait, comme commencent à le faire des milliers de travailleurs envoyés au casse-pipe du Covid, qui regardent à la télé les planqués prendre du bon temps sur la côte, en rentrant le soir de leur boulot payé au lance-pierres ?

A tout hasard, j’ai suggéré à Thomas de me montrer la marche à suivre pour sortir les poubelles de l’immeuble. Je m’en suis rendu compte : je ne sais pas trop comment on procède, par où on passe, où on les dispose exactement, à quels jours de la semaine, etc… Vertige étrange de l’inconnu où peuvent s’effondrer ce qu’on croyait être les éléments les plus anodins de la vie quotidienne.

Quand tout ça sera terminé, avec Thomas, on pourra peut-être encore bien rigoler avec le PSG. Le club a laissé repartir dans leurs pays, sûrement à bord de jets privés, ses stars sud-américaines, les Brésiliens Neymar, Thiago Silva et l’Uruguayen Edinson Cavani. Ces autres planqués du Covid n’ont pas l’air de comprendre que l’épidémie ne fait que commencer chez eux et que le moment venu, ils se retrouveront peut-être en plein brasier, avec interdiction de repasser leurs frontières dans l’autre sens. Le PSG disputera peut-être alors la fin du championnat avec son équipe B. Qu’est-ce qu’on va se marrer, avec Thomas.

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