Aux confins – Jour 34, Esquisse géographique et sociologique du corona-scepticisme dans le XIXe

Journal d’une famille confinée à Paris 19. Aujourd’hui, tentative empirique de cerner le corona-scepticisme dans le XIXe.

Alors que les jours passent, et que le XIXe comme le reste du pays tente d’apprendre plutôt mal que bien à vivre avec son ennemi étrange et inattendu, les attitudes psychologiques semblent s’y crisper. Il est déjà possible de les classer en trois catégories principales, appelées sans doute à évoluer ou à se chevaucher, mais déjà assez observables dans notre environnement proche. Il est intéressant de tenter, sans aucune prétention scientifique et encore moins statistique, une première esquisse de répartition dans le riche biotope social du XIXe, où cohabitent de manière unique une multitude d’origines, de religions, de sensibilités et de classes.

Les « corona-sceptiques », première des trois catégories de mentalités qu’on peut distinguer, est celle qui retiendra notre attention, par rapport aux « coronattentistes » (qui se contentent de subir et d’attendre avec stoïcisme) et aux « corona-hystériques » (ceux qui développent une peur panique du virus, jusqu’à se cloitrer totalement, se sur-protéger et sombrer dans l’angoisse dépressive).

Le corona-scepticisme restera en effet, historiquement, comme l’approche initiale qui fut quasi-générale dans la population française et chez ses dirigeants, et souvent dans d’autres pays (on sait qu’Emmanuel Macron et son épouse, joignant le geste à la parole appelèrent par exemple les gens à sortir au théâtre le 7 mars). On avouera ici avec une modestie forcée et un peu honteuse qu’on fut mêlé au corona-scepticisme jusqu’au jour de l’ordre de confinement, le 17 mars.

Le corona-scepticisme a des excuses et des antériorités. Il est connu que les populations et leurs dirigeants ne veulent jamais croire aux fléaux avant qu’ils ne frappent vraiment et même lorsqu’ils sont là. Albert Camus l’avait déjà écrit en 1947 dans « La Peste ». Une très intéressante interview de psychologue clinicienne, à lire nécessairement ici, a bien décrit cette attitude : « c’est une stratégie de défense qui se met en place de manière à la fois consciente et inconsciente. Elle consiste à nier, éviter une réaction insupportable pour la psyché du sujet. La plupart du temps, la situation implique des émotions fortes, que la conscience n’arrive pas à interpréter, ces émotions sont insoutenables et le déni permet alors de refuser la perception de la réalité et de se protéger de ce qui est ressenti comme intolérable« .

Aujourd’hui, cette attitude classique est renforcée par l’extrême ambiguïté du Covid-19 et sa perfidie. On sait que le virus est statistiquement peu mortel, puisqu’environ 98% des personnes infectées, voire davantage, guérissent, dont 85% environ sans s’apercevoir qu’elles ont contracté la maladie ou après des symptômes bénins.

La maladie est de surcroit sélective chez ceux qu’elle tue : dans l’état actuel de l’épidémie, les trois quarts des morts français avaient plus de 74 ans, et 56% étaient des hommes, 84% présentaient d’autres facteurs de morbidité dont souvent l’obésité, une affection souvent stigmatisée par ailleurs. D’où les fondements intellectuels du raisonnement corona-sceptique de profil qu’on dira modéré (sans théorie du complot connexe), profil dominant dans sa catégorie en France et dans le XIXe arrondissement : « cette maladie tue des vieux et des gros, ce qui est malheureux pour eux, mais je ne suis pas concerné. D’autres maladies ou phénomènes comme la pollution tuent davantage de gens, et je pense qu’il est donc urgent de relativiser et de relancer l’économie et notre vie habituelle. Moi-même, je vais continuer à vivre le plus possible, à aller au travail et à sortir ».

Le corona-scepticisme s’est largement effrité quand une grande partie de la population a compris que sans traitement ni vaccin, la létalité même marginale du Covid-19 pouvait atteindre des hauteurs stratosphériques, et que dans cette loi des grands nombres, d’autres victimes non obèses et non âgées pouvaient se multiplier. Il persiste cependant, selon notre mois d’expérience, dans différentes sous-catégories de populations et suivant différentes motivations.

Remarquons d’abord que le XIXe apparaît de prime abord globalement pencher pour le corona-scepticisme au regard de l’extrême fréquentation permanente de ses rues, quand on la compare à celles du centre de Paris, totalement désertes samedi 18 au soir quand on les a visitées à vélo, comme on le voit ici :

Très tôt le dimanche, le bassin de la Villette est déjà passant et la population y est au moins dix fois plus importante en milieu d’après-midi :

Selon nos observations, les abords de la place Stalingrad donnent lieu notamment le soir à d’importants rassemblements sans distanciation sociale, du style de la photo en en-tête du blog. Plusieurs explications de cette relative indifférence à l’air du temps peuvent se présenter.

D’abord, les populations du XIXe sont pour une petite partie marginales, vivant à l’occasion de métiers réguliers non déclarés ou de commerces illégaux, comme celui du cannabis ou du crack place Stalingrad, mal en point sous l’épidémie mais qui semble continuer, bon an, mal an. Il est donc possible que le virus soit vu dans ce contexte social comme un problème secondaire : pas de sortie, rien à manger, donc se montrer sceptique sur le virus peut apparaître comme un réflexe de défense.

Dans les populations d’origine africaine, la rumeur qualifiant le Covid de « maladie de blancs » a-t-elle pu prospérer ici ? (on lira ici qu’en Afrique, ce réflexe xénophobe classique et adopté de manière inverse aussi en Europe, accompagné d’une théorie complotiste imputant l’apparition du virus à l’institut Pasteur, circule) On l’ignore, mais c’est aussi un possible facteur de corona-scepticisme.

Cependant, les classes populaires ou pauvres du XIXe n’ont pas l’exclusivité de cette attitude. Plusieurs commerçants alimentaires avec lesquels j’échange lors de mes sorties quotidiennes en ont fait preuve : l’une d’entre elles a refusé jusqu’à dernièrement toute protection et qualifié les porteurs de masques et adeptes de la distanciation prudente de « paranoïaques ». Il est certain que l’impératif de poursuite et encore plus de reprise d’activités économiques menacées de faillite poussent ces classes moyennes et professions indépendantes au scepticisme.

Plus généralement, certains confinés ayant conservé (pour l’instant) un emploi d’un bon niveau social mais contraints à un immobilisme professionnel et donc à une perte de statut se rangent dans leurs conversations avec moi dans cette idée corona-sceptique : « arrêter l’économie est une décision irresponsable ». Ils restent cependant pour l’instant muets et sans vrais représentants dans le débat public français, ce qui n’est pas le cas à l’étranger. On voit aux Etats-Unis apparaître des manifestations de corona-sceptiques très virulentes, et elles sont appuyées par le président Trump qui souhaite lever les restrictions et faire repartir l’économie. L’érosion de l’économie allant en s’accentuant, l’apparition de telles revendications brutales n’est pas à exclure dans le proche avenir.

Car le corona-scepticisme peut avoir un corollaire plus raisonnable, le corona-relativisme. Nier une maladie et sa gravité est absurde, apprendre à vivre avec elle, quand aucune autre solution n’existe pour l’instant et qu’un effondrement social total menace, est une option intellectuelle plus acceptable.

On y réfléchira en musique avec la Brésilienne Vanessa de Mata. Elle n’a rien à avoir avec le scepticisme ou l’angoisse, certes, mais ses notes permettront de préparer au mieux le déconfinement des esprits et favoriseront la ludicité.

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