
Alors que le procès en appel du présumé financement libyen de la campagne présidentielle 2007 s’achève, il est temps de faire le point sur l’affaire et sur un débat qui traverse une partie des journalistes. Est-il relaté à sa juste mesure, à la bonne hauteur ? Le public est-il en mesure d’en saisir le sens et l’intérêt ? Considérations après deux audiences de trois mois en une année et demi
La défense de Nicolas Sarkozy et des autres prévenus va plaider jusqu’à fin mai et le 30 novembre, la cour d’appel de Paris décidera si sur le fond, l’affaire du présumé financement libyen est ou non le plus grave dossier de corruption de l’histoire des cinq Républiques de la France, donc depuis plus de deux siècles et demi (1789-2026). Si elle suit l’accusation, et retient donc son scénario comme avéré, la conclusion sera implicite, voire explicite comme l’avocat général Damien Brunet s’y est risqué, en parlant le 12 mai 2026 du « plus haut niveau de gravité que la République puisse connaitre ».
Selon ce scénario, un candidat à la présidence de la République et ministre de l’Intérieur qui avait conquis une popularité inédite et s’était fait élire très largement à l’Elysée en 2007, notamment avec la thème de la lutte contre la délinquance et le crime et la nécessaire sévérité judiciaire, a envoyé ses plus proches collaborateurs Claude Guéant et Brice Hortefeux, puis son proche ami avocat Thierry Herzog, négocier avec le dictateur libyen Mouammar Kadhafi, ou son entourage. Il s’agissait d’obtenir, toujours selon le scénario de l’accusation, des millions d’euros pour son ambition présidentielle. Dans la balance en contrepartie, la politique de la France, des contrats d’armement, une centrale nucléaire, une visite fastueuse de Kadhafi à Paris matérialisée fin 2007 et surtout le sort du n°2 du régime libyen Abdallah Senoussi. Un meurtrier de masse qui avait envoyé ses hommes faire sauter deux avions de ligne, un de la compagnie américaine Pan Am en 1988 au-dessus de l’Ecosse (270 morts), un de la compagnie française UTA au-dessus du Niger en 1989 (170 morts dont 142 Français). Hortefeux et Guéant ont rencontré secrètement Senoussi en 2005, c’est avéré et reconnu. Des documents de l’enquête montrent que juste après eux Herzog a discuté en Libye de la levée du mandat d’arrêt français qui le visait. Ce sujet, un autre document au moins le montre, a été abordé lors de discussions à l’Elysée dans le bureau de Guéant jusqu’en 2009, même si finalement rien n’a été décidé. Six millions et demi d’argent public libyen ont bien été versés en 2006 sur un compte bancaire ouvert dans le cadre de cette discussion selon l’accusation, au Liban. L’argent est sorti en partie vers d’autres comptes pour enrichir certains des protagonistes, mais surtout en espèces. L’accusation pense qu’il est allé vers la chambre forte que Guéant avait louée pendant la campagne 2007 à la BNP Opéra, et dont il n’a jamais justifié l’existence de manière crédible. On sait que des espèces ont circulé dans la campagne, même si les policiers n’ont pas pu dire à quelle hauteur.
Au premier procès, on le sait, en septembre 2025, le tribunal correctionnel de Paris a retenu presque tout ce scénario et envoyé en prison directement Sarkozy pour « association de malfaiteurs en vue de commettre le délit de corruption ». On a jugé alors toutefois que le coffre de Guéant et d’autres éléments étaient insuffisants pour dire avec certitude que l’argent libyen avait irrigué la campagne, mais le pacte frauduleux a été reconnu. L’infraction de « corruption » elle-même n’a pas été retenue pour un motif juridique un peu tortueux : les Libyens seraient venus chercher non le ministre mais le candidat à la présidentielle. Comme, pour que le délit soit constitué, il faut que le corrompu soit élu, chargé d’une mission de service public ou « dépositaire de l’autorité », ça ne collerait pas, selon le tribunal. Le parquet général, l’accusation du procès d’appel, veut balayer ce raisonnement en disant que Sarkozy a agi « à l’occasion » de ses fonctions de ministre, voire bien dans leur cadre puisque l’Intérieur s’occupe entre autres de faire exécuter et diffuser les mandats d’arrêt. Le parquet général veut donc rétablir la corruption contre Sarkozy, mais aussi le financement illégal de campagne et le recel de détournement de fonds publics libyens. Il demande sept ans de prison contre Sarkozy, deux de plus qu’au premier procès. Si c’était suivi, ce serait un échelon historique supplémentaire par rapport au premier jugement.
Voilà donc où en est ce dossier immense, extravagant, qu’aucun des scénaristes le plus imaginatifs des plus grandes sociétés cinématographiques n’aurait pu écrire. Il y a au départ une extraordinaire aventure journalistique, car tout est sorti d‘une enquête de Mediapart menée depuis 2012 sur laquelle la justice a embrayé d’abord avec réticence, avant de construire en une décennie et avec des demandes à 25 Etats étrangers notamment, ainsi que des centaines d’interrogatoires et des milliers de documents, ce qui constitue sans doute la plus immense enquête judiciaire de toute l’Histoire de France sur la vie de la République, la diplomatie, l’économie, les acteurs, les hommes, les partis, les coulisses. Une somme gigantesque, un document historique en lui-même que ce dossier. Bien plus qu’un épisode judiciaire ou politique, c’est un rideau déchiré. De quoi un journaliste et un média peuvent-il rêver de plus ?
Car il y a encore bien davantage dans cette saga que ce scénario inimaginable que la cour d’appel devra examiner, et avec LesJours.fr, j’ai à titre personnel parfois même eu du mal à faire le tri des recoins de l’histoire pour publier depuis janvier 2025 16 épisodes d’environ 10.000 signes chacun, avec une série de portraits, des notes sur les problèmes juridiques, les épisodes annexes, diverses explications. Il faut bien par exemple un épisode entier pour raconter comment on a retrouvé à Amsterdam, après la mort assez suspecte d’un ex-ministre libyen à Vienne, un journal intime qui ressemble à une preuve catégorique (voir ici « un noyé parle et Sarkozy plonge »). Il y a d’autres morts étranges dans ce dossier, à commencer par celle de Kadhafi en 2011. Il a été besoin d’un autre épisode tout entier pour dépeindre ce personnage inouï, extravagant d’Alexandre Djouhri, fils d’immigrés algériens pauvres devenu agent de corruption international et multimillionnaire, ami des chefs d’Etat et des grands de ce monde, que Sarkozy tutoyait et qui avait son rond de serviette à l’Elysée (voir ici « Djouhri de me voir mytho en ce tribunal ».) . Il a bien fallu aussi faire un pas de côté pour raconter comment, vendant des Airbus à Tripoli, la société française a employé douze millions d’euros en corruption dont quatre pour le fils Kadhafi. (voir ici) Il a fallu aussi s’employer pour relater pourquoi il était logique juridiquement, même si c’était étrange aux yeux des novices, que Sarkozy sorte de prison juste après y être entré, après des épisodes assez burlesques qu’il convenait de rapporter. (voir ici « Sarkozy libéré mais pas délivré https://lesjours.fr/obsessions/proces-sarkozy-libye-kadhafi/ep12-demande-liberation/« ). Il était nécessaire évidemment de s’apesantir sur les nouvelles déclarations de Guéant en appel, qui menacent de sceller le sort de Sarkozy. (voir ici https://lesjours.fr/obsessions/proces-sarkozy-libye-kadhafi/ep14-sarkozy-balance/). Et on en passe beaucoup.
Sur les bancs des deux procès, s’est comme toujours dans toutes les grandes affaires formée une petite société de journalistes, plus ou moins assidus, intermittents ou ponctuels des audiences. On peut estimer qu’elle se dilate ou se contracte de manière proportionnelle à l’implication directe de Nicolas Sarkozy. S’il est interrogé, la tribune de la très belle première chambre est ouverte, et elle est pleine. Si on passe aux affaires annexes style Airbus qui ne le concernent pas directement (mais tout le concerne, peut-on estimer justement, si on prend le dossier comme un bloc), les assidus se regroupent à cinq ou six sur les bancs plus inconfortables du premier niveau de la salle. Au fil des jours, a émergé dans les rangs de cette micro-société un débat encore amical, quoique quelquefois tendu et un peu aigre.
Cette affaire, son énormité historique, ses implications, ses conséquences, les leçons qu’on doit sans doute en tirer sur la vie publique de la Nation, est-elle répercutée à la hauteur qu’elle mérite ? Le sujet, avec les échos sur les réseaux sociaux, a déjà débordé ici et là, notamment sur une émission de France Inter après l’incarcération de l’ex-président (voir ici sur YouTube). Car en effet, c’est lorsqu’on a en quelque sorte porté atteinte au corps du Roi par ce mandat de dépôt que, débordé par le « storytelling » de l’ancien président de la République, le petit monde des médias a été amené à se demander s’il avait fait correctement son travail. Comment le « Journal d’un prisonnier » de Nicolas Sarkozy mettant les faits de côté et où le détenu se présente comme un nouvel Edmond Dantès a-t-il pu, si le monde journalistique avait expliqué l’affaire correctement, se vendre à un quart de million d’exemplaires et provoquer de quasi-émeutes lors des signatures devant diverses librairies ?
Sans doute le débat va-t-il se prolonger au moment de l’arrêt du 30 novembre. Je livrerai ici deux réflexions inspirées par les mois passés dans ces deux audiences. Il est d’abord certain qu’en notre ère numérique, une grande partie de nos concitoyens vit aujourd’hui dans un monde parallèle, imaginaire, la fameuse époque de la « post-vérité » déjà souvent décrite. Ce moment de l’Histoire très périlleux pour la démocratie et plus largement pour la vie collective d’une Nation pourtant paradoxalement libre, en évoque un autre, la période des années 1930 qui a inspiré au Britannique George Orwell son roman « 1984 » sur la mécanique totalitaire et son abolition des faits. Il avait amplement décrit sa stupéfaction après la guerre civile espagnole, à propos des franquistes mais surtout des Staliniens, lire ici. « Tôt dans ma vie, je m’étais aperçu qu’un journal ne rapporte jamais correctement aucun événement, mais en Espagne, pour la première fois, j’ai vu rapporter dans les journaux des choses qui n’avaient plus rien à voir avec les faits, pas même le genre de relation que suppose un mensonge ordinaire ». On sait évidemment ce qu’a produit cet état de l’information dans les années 1940. Toute proportion gardée, certains parti-pris sur l’affaire libyenne relèvent aussi d’un imaginaire qui n’est même plus « un mensonge ordinaire ».
Il est évident que la post-vérité de notre époque, et l’idée que le procès du financement libyen procéderait d’une fantaisie ou d’une invention, relève principalement de l’enfermement d’une partie des citoyens dans une bulle numérique déconnectée de l’information. Il n’en demeure pas moins qu’on peut poser l’hypothèse que l’organisation de l’univers journalistique français dans nos années 2020 concourt à la post-vérité. La totalité de la presse Bolloré d’abord, Europe 1, CNews, le JDD principalement, a choisi de passer sous silence le procès et de prendre fait et cause pour Nicolas Sarkozy, présenté comme un martyr. Le groupe de presse CMA Médias détenue par l’autre milliardaire Jacques Saadé et la CGM, en plein développement, se montre, sur un autre registre certes moins caricatural, pour le moins gêné aux entournures et très peu disert sur le procès. Peut-être du fait de l’implication de BFM en 2020, involontaire selon la justice mais néanmoins enthousiaste (sous la direction précédente de la chaîne), dans une manipulation dite « Sauver Sarko » ayant consisté à acheter un protagoniste-clef , Ziad Takieddine. (voir ici). Titre-phare du groupe, la Tribune dimanche n’a donné par exemple quasiment aucun écho au procès en appel (un seul article de présentation en mars en page 6) et n’a pas répercuté en particulier le tournant des nouvelles déclarations de Guéant. Lors de l’incarcération de Nicolas Sarkozy, le patron Bruno Jeudy avait publié un éditorial indigné, intitulé « Justice extrême, extrême injustice ». (voir ici). On peut aussi relever que la presse régionale, relais crucial de l’information puisque la diffusion de ses titres dépasse encore bien souvent celle des quotidiens nationaux, et car elle est souvent indépendante des grands intérêts financiers, n’a pas été le plus souvent au-delà des dépêches AFP. Quand les spécialistes judiciaires des plus grands titres se sont déplacés, c’était pour relayer sous une signature les principaux développements factuels. Il n’y a peu ou pas eu de synthèse de l’audience et on a évité donc de se « mouiller ». Côté audiovisuel, les grands journaux de 20 heures et l’audiovisuel public et privé ont couvert les étapes factuelles du procès en appel – avec sans doute beaucoup moins de zèle pour TF1 dont l’actionnaire principal est Martin Bouygues, témoin du second mariage de Nicolas Sarkozy et patron du groupe qui détient la chaîne.
L’autre réflexion vient à l’esprit, notamment en regardant le résumé vidéo hebdomadaire proposé en accès libre par Mediapart, voir ici, parmi les plus assidus évidemment avec Le Monde et Marianne. Car c’est une autre donnée évidemment des médias de ces années 2020, ils disposent de nombreux formats possibles, notamment la vidéo souvent en accès libre et les podcasts, qui permettent de développer les aspects d’une information et parfois d’essayer une explication sous une forme plus intimiste, plus conforme aux standards modernes des réseaux. N’est-ce pas finalement l’indispensable complément du format payant, et un produit d’appel apte à extraire une partie du public en proie au vertige numérique et menacé donc par le gouffre de la post-vérité ? Parler à la caméra et raconter cette audience suppose évidemment de faire des choix et donc justement de se « mouiller », de donner aussi sa lecture du déroulement du procès, non une opinion mais une interprétation objectivée par des constatations, ce qui est indispensable à la compréhension véritable de tout fait.
L’une des leçons de cette affaire est peut-être justement qu’elle remet en lumière une des maximes qui devrait être directrices du journalisme. Peut-on toujours rendre compte d’une audience très débattue en expliquant que selon l’accusation il pleut, tandis que selon la défense, il fait beau ? On se souviendra plutôt de cette citation attribuée à un journaliste et conférencier, Jonathan Foster. « Si quelqu’un dit qu’il pleut et qu’une autre personne dit qu’il fait sec, ce n’est pas votre travail de citer les deux. Votre travail, c’est de regarder par la putain de fenêtre et de découvrir ce qui est vrai. » Le 30 novembre, la cour d’appel de Paris a pour mission d’ouvrir la fenêtre. Sera-t-il encore temps pour la grande masse de la presse de le faire enfin ?
Mais enfin, pour que la Presse judiciaire ne s’énerve pas trop sur ce blog, je propose – et ça n’a rien à voir – de lui faire découvrir en conclusion un tube arabo-funk du Libyen Ahmed ben Ali, qui pourrait servir de bande-son à cette affaire extravagante. On trouvera d’ailleurs comme d’habitude en marge de la série des Jours une bande-son complète, ici le lien sur Spotify (https://open.spotify.com/playlist/1lpjGntiwpGmGozK5CFUSn?si=f90ab81ee4c74855)