Le déni du col blanc au tribunal, essai d’anthropologie

Jugé en correctionnelle, le « col blanc », cadre supérieur, dirigeant économique, responsable politique, ne regrette jamais, s’excuse encore moins, comme le montre encore le procès en cours sur le financement de l’Etat islamique par le cimentier Lafarge. Il nie et accuse fréquemment ses juges. Cette attitude ontologique de déni, vieille de trois décennies de grands procès, mérite une modeste contribution anthropologique et une esquisse d’interprétation.

C’était à Jabaliya, faubourg de Raqqa, dans les jardins de l’Etat islamique en 2013-2014. Les dirigeants et cadres français du géant du ciment Lafarge, une légende du capitalisme français alors présente dans 65 pays, gâtaient les coupeurs de tête qui coupaient aussi leurs routes d’accès à l’usine de Jabaliya. En pleine guerre civile, un demi-million de morts, 10 à 15 millions de réfugiés ou déplacés, des atrocités médiévales quotidiennes, des femmes vendues comme esclaves sexuelles au marché, des exécutions capitales publiques, des tortures, des carnages de civils. Lafarge a pourtant bien payé plus de cinq millions d’euros selon l’accusation à l’Etat islamique, Al Nosra (lié à Al Qaïda) et un troisième groupe classé terroriste, Ahrar al Sham. Pourquoi ? C’est écrit dans les milliers de mails retrouvés pendant l’enquête, le « gâteau », le « résultat ». « Regarde comment cela impacte le résultat », écrit-on quand on se met d’accord sur une augmentation du tarif pour les bouchers. Jusqu’à la fin en septembre 2014, quand les massacreurs occupent l’usine les armes à la main, et ainsi que le montre l’audience, on ment à tout le monde, à la diplomatie française, à ceux qui s’aviseraient de contrôler, et on l’écrit, ainsi que c’est relaté dans le détail sur le site Le Jours, qui pour l’occasion a relancé avec moi la série « L’hydre » sur le djihad.

Le tribunal lit ainsi ce mail accablant de Christian Herrault, 74 ans, ancien directeur pour la Syrie, sorte de n°2, qui propose alors un mensonge. Le dossier montre qu’il sera bien utilisé en vain. « Ils sont des terroristes purs et durs, ils tiennent les routes d’accès à l’usine. Une vision jésuite démontre que ce sont essentiellement les camionneurs – (et pas nous !) – qui payons un droit de passage pour chaque tonne de ciment qui circule même si nous payons un fixe peu important. » La présidente Isabelle Prévost-Desprez lui tend la perche. Vu que le dossier a montré que c’était bien Lafarge qui payait, qu’a-t-il voulu dire par « vision jésuite » ? Réponse : « Jésuite, ça veut dire à la fois superficiel et complexe »… Herrault ment donc sur le mensonge. Plus tard, la parquetière antiterroriste Olga Martin-Belliard tend une autre perche à Bruno Pescheux, 69 ans, ex-directeur de l’usine en 2011-2014, qui a commandé depuis des résidences de luxe à Damas puis au Caire ses employés syriens terrorisés, harcelés, parfois pris en otages par les djihadistes, bombardés. Ainsi dirigeait Pescheux, tout en gavant les bourreaux de valises de billets et de cadeaux tels que des téléphones portables dernier cri, comme le montrent les pièces du dossier. Question donc de la procureure : « vos actions de l’époque, avec le recul, qu’est-ce qu’elles vous inspirent ? » Réponse : « On a bâti une équipe dont je suis encore fier. Je considère que me mission a été remplie (…) Aurait-on pu faire mieux ? Peut-être…. ».

A cet instant saisissant, sont revenus en mémoire les autres procès de cols blancs depuis l’époque où ils ont fait leur apparition dans les tribunaux, c’est-à-dire les années 1980-1990 et il fut frappant de constater que jamais on n’y entendit ces phrases simples au pied d’un dossier accablant. « Je regrette. J’ai commis une erreur. Elle s’explique. Je vais m’en expliquer ». L’expérience des prétoires le prouve pourtant, une telle attitude peut pourtant s’avérer sinon salvatrice, du moins susceptible d’adoucir la sanction, notamment quand le dossier est irréfutable. Elle a en effet le mérite, point juridique essentiel en correctionnelle, de montrer que le prévenu a compris qu’il a commis une infraction et que le risque de récidive est donc peut-être moindre. Dans l’autre sens, le déni d’un dossier incontestable est au contraire une bombe à retardement pour le prévenu, et on pourrait s’attendre à ce que les avocats huppés, payés 500 euros de l’heure et plus, l’expliquent à leurs clients, surtout pendant des instructions d’une décennie. L’ont-ils fait en vain ? Sont-ils eux aussi dans le déni du col blanc, qu’ils accompagnent sans barguigner, avant d’accompagner à l’occasion les condamnés à la prison de la Santé ? Le phénomène a une telle allure systémique qu’il est donc temps de tenter une anthropologie de ce déni du col blanc, à la lumière d’autres affaires encore plus frappantes.

On s’en souvient, une autre spectaculaire manifestation du phénomène a été constatée au récent procès de première instance des assistants parlementaires du RN et de Marine Le Pen. Le délit de détournement de fonds publics était tellement évident qu’il était même annoncé dans des échanges de mails entre les prévenus, retrouvés par la police, et relatifs à une réunion conspirative à Strasbourg de 2014 et tous ses échos. Tout ce beau monde s’y mettait d’accord pour payer avec les fonds européens des employés du parti, en plein conscience de l’illégalité de la maneuvre. (« Marine sait bien tout cela.. ».). Pourtant, comme l’a montré une autre série alimentée sur Les Jours, les prévenus ont campé sur les faits alternatifs et la défense a développé une impressionnante série d’absurdités juridiques dans les plaidoiries. Il y a eu aussi le cas Fillon, où l’ancien Premier ministre explique depuis maintenant huit ans que son épouse Pénélope a bien été son assistante parlementaire, elle qui n’avait pas de badge officiel, n’a jamais mis les pieds à l’Assemblée nationale, pas laissé ni le moindre écrit ni le moindre souvenir chez personne, à part quelques faux témoins complaisants. On a déjà détaillé ici aussi les incongruités juridiques développées en vain par sa défense, comme l’argument consistant à dire que le principe de séparation des pouvoirs interdirait à un juge de contrôler l’usage de fonds publics. Il est vrai que l’exemple venait d’en haut, Jacques Chirac étant allé dans les années 2000 jusqu’au sacrilège d’avoir recours à Rimbaud et à son terme poétique « d’abracadabrantesque » pour nier l’évidence du système corruptif instauré à la mairie de Paris, abondamment relaté dans un ouvrage maison, que je vous recommande évidemment. On pourrait aussi mentionner le cas Sarkozy, même s’il est moins évident de rattacher le déni de l’affaire libyenne dans notre étude, puisqu’à la différence des autres affaires, il est quasi-impossible d’admettre et a fortiori de regretter d’être allé se vendre à un dictateur sanguinaire et de lui avoir plus ou moins promis de blanchir son beau-frère, tueur de masse. ll y a une échelle de la gravité de faits commis par le col blanc, inversement orientée à celle de la possibilité d’un aveu. On lira pourtant encore sur Les Jours cette ahurissante fuite au prétoire de Sarkozy, qui ne connaissait personne et n’était au courant de rien. Elle s’accompagne comme de juste d’une mise en accusation des juges. Au rang des dénis spectaculaires, il y a aussi celui du maire de Saint-Etienne, visé par un dossier accablant de minable chantage sexuel. On remarquera pour conclure que cette attitude ontologique de déni ne s’avère jamais payante et de moins en moins avec le temps, Marine Le Pen étant inéligible au premier procès, Sarkozy et le maire de Saint-Etienne finissant au cachot, tandis que Fillon a vu sa candidature et sa carrière politique exploser, même si la prison ferme de la première instance est devenue du sursis au fil d’une interminable série d’audiences toujours en cours. On pourrait multiplier les exemples, le déni est donc récurrent. Comment l’expliquer ?

D’abord, en tous lieux et en tous temps, mais particulièrement dans notre vieux pays où malgré cinq Républiques, les moeurs et les croyances de l’Ancien régime persistent, le col blanc, dirigeant de naissance formé à l’Ena , à Polytechnique, à l’école des Mines ou simple parvenu par ascension sociale dans l’oligarchie (cas rarissime), ne peut fondamentalement se percevoir comme responsable et encore moins comme coupable. C’est la première explication anthropologique, le facteur culturel du col blanc. Lui ? Lui devant lequel tout le monde s’inclinait, que chacun flattait, qui n’a jamais cuisiné, acheté une baguette, ne s’est jamais demandé comment il gagnerait sa vie, n’a jamais parfois même ouvert une porte à la place de l’huissier dans le palais qu’il occupait, lui qui pontifiait interminablement sans être interrompu en conseil des ministres ou en conseil d’administration, devant ses subalternes, lui qu’on rémunère dans sa retraite 300.000 euros pour une « conférence » tissée de banalités, dans un quelconque émirat pétrolier ou un club d’importants, lui qui livre ses souvenirs dans des livres ronflants publiés chez ses amis et qui les dédicacent à tour de bras à un ancien électorat toujours dupe…. Lui ? Un délinquant ? Un humain trop humain ? Un homme emporté dans un système d’impunité trop facile où d’ailleurs parfois, il n’était pas le premier responsable et s’est laissé aller ? Où il a perdu son humanité, justement ? Où il a égaré le sens ? Allons donc. C’est le juge, le coupable, c’est son rival politique ou de quelconques nuisibles qui ont ourdi dans l’ombre un complot pour entraver son génie, avec la complicité de journalistes malveillants. Les avocats à 500 euros de l’heure seront donc priés de se taire s’ils argumentent, car eux aussi sont petits face au col blanc.

S’avouer responsable, coupable serait revenir dans le commun des mortels qu’on a tenu à distance, les salariés de Jabaliya, les contribuables floués, les citoyens qu’on courtisait à coups de slogans fabriqués, tandis que se déployaient en coulisses les intrigues. Ce serait avouer qu’il existe une façade, celle des campagnes et des émissions politiques, des belles brochures sur la culture d’entreprise (la « tradition humaniste » de Lafarge, est venu dire un témoin de moralité des prévenus au tribunal) et une réalité triviale, celle des crasseux et honteux petits secrets. C’est la seconde explication, le facteur psychologique, l’impossibilité radicale pour le col blanc d’exposer sa part trouble, de se démasquer, de retourner ses cartes, au risque de détruire son propre personnage et peut-être son existence. Commun finalement chez le délinquant ou le criminel ordinaire, le déni est pour le col blanc encore plus marqué, car plus vertigineuse encore serait la chute, atteignant à son identité sociale qu’il perçoit comme supérieure.

En qualité de crocodile des palais de justice, on ajoutera une troisième explication à cet essai modeste d’anthropologie du déni, avec les hésitations du contre-pouvoir qu’est le système judiciaire. Elles ont pu laisser croire au col blanc que le déni payerait, et attiser son mépris naturel pour l’institution judiciaire, réservée à ses yeux aux voleurs de poules. Le système fut longtemps passif et donc complaisant sur la délinquance en col blanc, jusqu’à donc aux années 1980 et 1990 avec quelques pionniers comme le très regretté Renaud Van Ruymbeke, dont les immenses investigations ont marqué un changement d’époque. S’il était encore parmi nous, il pourrait témoigner de l’émollience avec laquelle le monde de la justice s’est attaquée à cette oeuvre démocratique pourtant essentielle consistant à rappeler simplement l’égalité devant la loi. Longtemps, on ouvrit des enquêtes sans faire de procès. Puis quand on fit des procès, ce fut après des instructions interminables, ralenties par les avocats mais aussi par les magistrats eux-mêmes, soucieux plus ou moins consciemment de tiédir les brûlants dossiers dont ils étaient saisis. De détention provisoire il ne fut d’abord jamais question, avant les années 1990. Les premières condamnations furent bien souvent faibles, ou alors suspendues aux appels, où les jeux d’influence – qu’on voit peut-être encore dans le dossier Fillon ou dans les pressions assumées par le camp Sarkozy – purent se déployer pour anéantir de facto la sanction, ou quasiment. Ce n’est que récemment avec l’exécution provisoire des jugements de première instance que la donne a changé, ce que les prévenus du procès Lafarge n’ont peut-être pas encore saisi. Le dispositif qui revient à appliquer au col blanc le sort judiciaire commun est d’ailleurs devenu logiquement la cible du choeur des vierges d’après jugement. Il est en effet encore loin le temps de la fin du déni. Certains de nos amis du Québec le chantent, même.

« On danse la danse du déni de l’évidence
On danse la danse du déni de l’état d’urgence »

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