L’affaire Toscan, honte irlandaise pour l’éternité

La mort du Britannique Ian Bailey laisse l’Irlande à la honte de lui avoir épargné toute poursuite sérieuse pour le meurtre de Sophie Toscan de Plantier en 1996, de l’avoir laissé terroriser les témoins, puis d’avoir fait obstacle à la procédure française et enfin d’avoir simulé un réveil de l’enquête à la sortie d’un…. documentaire Netflix en 2021. Pourtant, rarement un dossier criminel fut aussi accablant.

Dans la nuit du 22 au 23 décembre 1996, une femme, Sophie Toscan du Plantier, est morte en Irlande, atrocement assassinée. L’Irlande ne lui rendra jamais justice, puisque l’assassin identifié par une enquête précise réalisée d’abord par la « Gardai », police irlandaise, puis par la police française, n’a jamais été traduit devant une juridiction de l’île. Il a vécu libre plus de 27 ans sur les lieux de son crime, terrorisant des témoins, narguant les survivants, se donnant en spectacle dans toutes les émissions de « True crime » de France, d’Irlande, puis finalement devant le monde entier avec un documentaire Netflix sorti en 2021. L’Irlande a fait durant près de trois décennies obstacle à la France qui, agacée, a voulu le punir à sa place. Ce sera sa honte éternelle, qui risque de revenir la hanter.

La Cour suprême du pays a refusé à trois reprises de livrer Bailey à Paris, pour de ténébreux motifs juridiques qui dissimulaient son embarras. Entretemps, Bailey a écrit des articles – car il était encore, dans la seconde partie irlandaise de sa vie, vaguement journaliste – où il entretenait l’idée d’un crime commis par un Français. Il a poussé la provocation jusqu’à ensuite se proclamer victime d’une injustice voire d’un complot et poursuivre en justice, dans le but manifeste d’intimider tout un chacun, la presse, la police et même l’Etat irlandais. En vain. Débouté alors par des jurys populaires, il est parvenu à mettre en pleine lumière les preuves accablantes réunies contre lui, mais l’intimidation semble avoir fonctionné.

En effet, l’Etat irlandais ne lui en a non seulement pas voulu, mais l’a protégé de facto en faisant ostensiblement obstacle au procès par défaut organisé en 2019 à la cour d’assises de Paris. Dublin a alors interdit à ses policiers enquêteurs, ceux-là mêmes qui avaient réuni contre lui une somme d’indices, d’y venir témoigner, alors qu’ils étaient convoqués par la justice de la France, un pays ami de l’Union européenne. Bailey, assez « courageux » pour menacer les témoins mais pas assez téméraire pour venir démontrer à Paris sa prétendue innocence, était absent aussi.

Après une présentation publique du dossier de l’accusation française, il a néanmoins été condamné par défaut à 25 ans de réclusion criminelle le 31 mai 2019 mais rien n’a changé. Le dimanche 22 janvier 2024 encore, quand il est mort à 66 ans d’une crise cardiaque, la RTE, la télévision publique irlandaise, a parlé encore de lui comme le « chief suspect », le « suspect principal » et non comme l’assassin.

C’était dans le prolongement de décennies d’atermoiements du journalisme irlandais, tous les grands quotidiens de l’île fournissant une étonnante démonstration de la fameuse conception biaisée de l’objectivité jadis moquée par le cinéaste français Jean-Luc Godard, avec cette définition célèbre : « une minute pour Hitler, une minute pour les Juifs ».

Le dossier Toscan, pour beaucoup de journaux et de reporters irlandais, ce fut pendant un quart de siècle « une minute pour Bailey et une minute pour Sophie et sa famille ». C’était oublier une autre maxime qui doit gouverner le métier de journaliste. « Si une personne dit qu’il pleut et une autre qu’il fait beau, le boulot du journaliste n’est pas de citer les deux, c’est de regarder par la fenêtre et de dire qui a raison ». C’est finalement le documentaire de Netflix diffusé en 2021 qui a ouvert la fenêtre et dit qui avait raison, exposant au monde entier les charges écrasantes réunies contre Bailey.

C’est à la suite de ce documentaire que la police et la justice irlandaise, bien placées depuis le début pour savoir que Netflix avait raison, ont décidé, embarrassées, de rouvrir l’enquête en 2022, lançant même … de nouveaux appels à témoins. Pour quoi faire ? Confondre enfin Bailey ? Rechercher enfin avec de nouvelles techniques génétiques d’éventuelles empreintes sur les pièces à conviction ? Trouver le vrai coupable, si on était si certain que ça que ce n’était pas Bailey ? Ce n’était pas très clair et on le saura peut-être un jour, car il serait étonnant que l’enquête s’arrête sur cette infamie. Développement stupéfiant, la police irlandaise a dans les jours qui ont suivi sa mort … perquisitionné son logement et saisi des objets supportant son ADN, ce qui démontre deux choses : elle y avait pensé mais a renoncé à le faire de son vivant (du fait de l’intimidation réussie de Bailey ?), alors qu’il y a toujours vraisemblablement une possibilité de le confondre, si on a conservé en bon état les armes du crime ou d’autres objets saisis dans le logement de Sophie Toscan.

Des images terribles resteront en France de ce déni de justice, au-delà des émissions télévisées explorant complaisamment la sinistre lande irlandaise de la province de Cork, dans le sud-ouest de l’Irlande, où Sophie était venue passer seule le réveillon de Noël 1996. A la cour d’assises de Paris en 2019, tandis que Bailey parlait aux reporters irlandais de télévision de son « génie« , on a vu les photos de la scène de crime : Sophie, en robe de chambre, a eu le crâne fracassé avec une violence inouïe par une pierre et un parpaing d’une dizaine de kilos, en contrebas de sa maison isolée située à 5 km du bourg de Schull. On a vu aussi les photos de l’intérieur de sa maison, et des deux verres restés dans un égouttoir : elle avait manifestement cette nuit-là accueilli une connaissance qui avait sans doute ensuite « dégoupillé », peut-être parce qu’elle refusait ses avances. Tous ces objets, s’ils ont été conservés correctement, portent vraisemblablement l’ADN du tueur et les techniques d’aujourd’hui permettent de l’extraire.

Qui était le visiteur du soir de Sophie Toscan ? On a appris à ce procès que Bailey avait menti en déclarant au début de l’enquête qu’il ne connaissait pas la victime. Des témoins français t irlandais ont en effet permis d’établir qu’il l’avait croisée les jours précédant le crime et peut-être (sans doute) rencontrée lors d’un voyage précédent en Irlande. lls auraient même alors vaguement parlé de travailler ensemble (Sophie travaillait dans le cinéma, son mari étant un producteur célèbre). On a appris après la mort de Bailey que la police irlandaise cherchait encore à nourrir cet élément d’enquête pourtant assez avéré selon le procès de Paris. Il a aussi été établi par la saisie d’un enregistrement de vidéo-surveillance réalisé dans une station-service, peu après l’arrivée de Sophie à l’aéroport irlandais le 20 décembre, qu’elle avait pris un passager de rencontre dans sa voiture de location. Il n’est pas identifiable mais ressemble beaucoup à Bailey. On a retrouvé la voiture de location après le crime avec le siège du passager poussé vers l’arrière au maximum (Or, Bailey était grand de près de 2 mètres).

Au procès de Paris, l’avocat général Jean-Pierre Bonthoux avait fait calmement dans son réquisitoire le travail qui aurait dû être fait à Dublin, présenter à une juridiction de jugement les éléments d’enquête. Il a parlé évidemment des six témoins qui ont vu Bailey, à une distance d’un mètre, jouer de la musique bras nus dans un pub le 22 décembre 1996, quelques heures avant le meurtre donc, jusqu’à passé minuit. Aucun n’a alors remarqué de griffures sur ses avant-bras ni sur son visage (un seul fait état d’une seule griffure sur le dos d’une main). Or, le matin du lendemain, après le crime donc, on sait que Bailey avait des griffures très profondes sur les deux bras ainsi qu’une blessure profonde au-dessus de l’oeil. Sa compagne a dit les avoir vues le matin du 23, au réveil. Les policiers venus le voir ensuite pendant l’enquête de voisinage ont dessiné ces marques (il ne leur est visiblement pas venu à l’idée d’en faire des photos). Le journaliste franco-irlandais Brendan Kemmet a publié ces dessins le 23 janvier 2024 sur son compte Twitter.

Des blessures très similaires ont été constatées sur le corps de Sophie Toscan. Elles provenaient des buissons épineux rencontrés pendant une probable fuite. Bailey, interrogé sur ses blessures, a menti : il a dit à sa compagne (selon sa déposition) que sa blessure au visage provenait d’un bâton, puis a expliqué aux policiers que les griffures provenaient toutes d’incidents lors de la coupe d’un sapin et de la révolte d’une dinde mise à mort pour Noël. Or il est quasi-certain que ces événements n’ont pas existé car si c’était le cas, ils sont forcément antérieurs à la soirée du pub, où il n’avait pourtant aucune trace sur les bras.

On pouvait presque s’arrêter là pour le juger, mais l’accusation en France a aussi fait valoir que Bailey avait avoué le crime en quatre occasions lors de conversations privées à pas moins de cinq personnes distinctes, dans la période 1997-1998. « Je l’ai fait, je suis allé trop loin », a-t-il notamment dit en pleurant à un couple d’amis lors d’un dîner où il n’avait été question que du crime. La saillie brutale a jeté un froid au point que le couple s’est rendu de suite à la police raconter l’échange. A la cour d’assises de Paris, les conjoints sont d’ailleurs venus d’Irlande répéter à la barre ce récit confondant, d’après eux. Une autre fois, Bailey a dit qu’il avait commis le crime à la rédactrice en chef d’un journal pour lequel il écrivait (comme pour d’autres) des articles très bien informés et évoquant une « piste française » imaginaire. Une autre fois encore, il a dit à un adolescent de sa connaissance :  » « Je suis allé là-bas et j’ai fracassé son putain de cerveau avec une grosse pierre ». On en passe.

Bailey a-t-il fourni un alibi sérieux ? Non. Placé en garde à vue en 1997 puis une deuxième fois en 1998 avec sa compagne (une vraie sinécure en Irlande, quelques heures avec avocat), il a d’abord dit qu’il était allé la soirée du 23 dans un autre pub que celui où il se trouvait. Puis il a raconté s’être couché après la soirée avec sa compagne, retrouvant le souvenir du « bon » pub. Puis il a admis être sorti après cette soirée, pour prétendument écrire un article dans un autre logement (non chauffé et non éclairé) situé près de chez Sophie. Il a ensuite été démontré que le 23, il était pourtant en retard sur le délai de remise de l’article fixé à la fin de matinée. Quant à sa compagne, elle a d’abord dit qu’il n’était pas sorti, puis a admis le contraire. On a connu des explications plus claires, pour des innocents.

Bailey a-t-il le profil d’un criminel ? Il est démontré qu’il a frappé son ex-épouse dans une première vie puis, quelques semaines avant le meurtre de Sophie, envoyé à l’hôpital sa compagne d’Irlande Jules (il avait fallu l’opérer pour lui reconstruire la mâchoire). Il n’est pas anodin non plus de relever que dans son journal, Bailey a admis par écrit qu’il avait voulu la tuer. Il n’est pas banal de noter qu’à part ça, on a saisi chez lui « 300 pages d’obscénité dans son journal intime », a relevé le magistrat français en 2019. Par exemple, il y calcule mathématiquement la quantité totale de sperme éjaculée depuis son enfance. Encore après le crime, il a à nouveau été condamné pour des violences sur sa compagne.

Il y aussi le témoignage de Marie Farrell, une habitante proche des lieux du crime, qui d’abord anonymement puis sur procès-verbal, a déclaré qu’elle avait vu Bailey sur la lande irlandaise près de la scène de crime, la nuit du meurtre. C’est vrai, elle s’est rétractée en… 2006, après être restée dix ans dans une position à charge. Bailey – c’est documenté au dossier – l’a menacée de mort, harcelée, poursuivie en justice. Il passait son doigt sous sa gorge en la croisant. Elle a quitté l’Irlande pour l’Australie.

Si on ajoute les témoignages qui montrent que dès le matin du 23, Bailey racontait à droite et à gauche qu’une Française avait été tuée (alors que la radio locale n’a annoncé la nationalité de la victime qu’en début d’après-midi), ça fait un dossier dont rêveraient bien des procureurs dans le monde pour accuser un suspect, surtout dans un endroit totalement isolé et dépeuplé de la campagne irlandaise, où personne ne vient pas hasard en décembre.

Pendant toutes ces décennies, la justice irlandaise et se procureurs ont affirmé ne pas disposer « d’assez de preuves », justifiant leur inertie, sans jamais – il faut le noter – de véritable explication publique, en l’absence de procès. C’est une affirmation biaisée, puisqu’il faudrait ajouter « pas de preuves génétiques ». Mais les dossiers criminels ne sont pas résolus que par l’ADN et si l’Irlande n’avait pas d’empreinte génétique, c’était bien de sa faute et uniquement de sa faute : le médecin légiste irlandais, qui faisait ses courses de Noël le jour du crime, a laissé le corps martyrisé de Sophie 34 heures sur la lande, sous une bâche, sous la pluie.

Passé ce délai, il n’y avait plus aucune chance d’y retrouver les traces biologiques de l’assassin, compte tenu du fait qu’en plus, en 1996, les techniques de recherche d’ADN n’en étaient qu’à leurs débuts. Même si on passait l’éponge sur ce manquement, le reste est tout aussi consternant, puisqu’il n’y a eu aucune recherche même élémentaire sur la scène de crime. Le dossier remis à Paris ne comporte aucun procès-verbal de recherches ou de constatations initiales, par exemple sur les ronces. C’est une pièce pourtant élémentaire de toute enquête, dans tous les pays du monde.

Il n’y avait eu aucun crime en cet endroit depuis … 1922 et donc les policiers locaux ne connaissaient strictement rien aux techniques d’enquête criminelle. Un siècle plus tard, l’Irlande, un pays qui connu tant d’injustices et singulièrement de la part des Britanniques, a bien changé…. mais pas pour le crime, qu’elle traite toujours comme au Moyen Age. Cette injustice-là, elle la portera comme un fardeau historique. Il serait en effet étonnant que la famille de Sophie, la France et même les Irlandais, ceux qui ont vu Bailey fanfaronner pendant 27 ans et les autres, décident un jour qu’il n’est « plus besoin d’en discuter ».

Laisser un commentaire