
Crocs poursuit la publication des verbatim marquants du procès Sarkozy-Kadhafi. Aujourd’hui, l’interrogatoire comme témoin de l’ancien patron d’Airbus et d’EADS en 1998-2006, juste avant la signature d’un contrat de vente de 12 appareils avec la Libye de Kadhafi. Elle a donné lieu au versement d’un total de 12 millions d’euros de « commissions » à trois intermédiaires, dont Alexandre Djouhri, ombre encombrante dont le grand patron a du mal à se défaire.
Le procès de cette extravagante et romanesque affaire, parvenu au terme des débats proprement dits en cette mi-mars, doit bien entendu être suivi sur lesjours.fr, qui en est au septième épisode. Le site d’information indépendant est à même d’explorer et de mettre en perspective les recoins et les personnages de ce sombre dossier. Ici, je vous proposerai en plus les verbatim des auditions marquantes. Aujourd’hui, on se penche sur l’audition le 13 mars de Noël Forgeard, ancien grand patron d’Airbus et du consortium aéronautique européen EADS (1998-2006), chassé à l’époque sur une sombre histoire de délit d’initié présumé, sans rapport avec l’affaire libyenne, dont il est sorti blanchi.
C’est la défense d’Edouard Ullmo, 60 ans, un ancien cadre d’Airbus jugé dans le dossier libyen, qui a demandé au tribunal de l’entendre. Ullmo a été embarqué dans cette galère par deux « consultants » apparus dans un complexe montage off-shore ayant abouti à verser deux millions d’euros sur un compte à Singapour d’Alexandre Djouhri en 2006, au moment où Airbus a vendu 12 appareils à la Libye de Kadhafi. Ullmo est présenté par les deux consultants comme l’ordonnateur de ce paiement considéré comme une corruption. ll est aussi poursuivi pour une autre commission de 4 millions d’euros versée à un Libyen présenté comme l’homme de main de Saïf al Islam Kadhafi, le fils du « Guide ». Il y a eu aussi une troisième commission de six millions d’euros à un troisième intermédiaire qui n’est pas visée dans la poursuite. Total donc : 12 millions d’euros versés pour un marché présenté pourtant comme acquis à Airbus (les Libyens n’aiment pas trop les Américains qui ont bombardé Tripoli en 1986).
Ullmo, donc lourdement habillé des chefs de prévention de « corruption, complicité de corruption, association de malfaiteurs et blanchiment » ne fait pas trop le malin au tribunal d’autant que, « coïncidence » troublante, Djouhri était un ami qui avait connu son père en Afrique. Maintenant que Djouhri est dans un lumière crue depuis sa mise en cause dans cette affaire à partir de 2018, mais aussi un livre sur lui et une montagne d’articles le décrivant comme un agent de corruption, Ullmo et les autres prévenus ne veulent plus trop en entendre parler. Ullmo s’assied aussi loin de lui que possible sur le banc des prévenus. Les témoins entendus à Airbus le disent « radioactif ».
- (La présidente fait venir le témoin) Bonjour, monsieur. Veuillez décliner vos nom, prénom, âge, profession.
- Noël Forgeard, 78 ans, retraité (il donne une adresse à Paris).
- (P) Vous devez d’abord faire une déposition spontanée, après quoi nous vous poserons des questions.
- (F) Merci Mme la présidente. (il retrace d’abord sa collaboration avec Ullmo, dont il loue les qualités professionnelles. Il explique que Ullmo, qui a présidé à Airbus une commission chargée de…. contrôler la régularité des « partenariats commerciaux ». trouvait les intermédiaires caducs et n’envisageait que des consultants) Les règles avaient été renforcées, il y avait une expertise approfondie de chaque consultant. (il dit que certains partenaires extérieurs avaient trop de liens quelquefois avec des cadres et que lui-même prônait l’indépendance et une double signature) Airbus était une société en ordre.. Il peut toujours y avoir un comportement déviant, mais on faisait tout ce qu’on pouvait. M. Ullmo était efficace, pas politique, il avait un grand souci de l’éthique. Il n’y a jamais eu d’intermédiaire ou de partenaire d’Airbus sur la Libye… jusqu’en 2005….
- (Après une pause imperceptible, Forgeard reprend sa déposition) Jean-Paul Gut (directeur général chargé de l’international, NDCB) m’a informé d’interventions réitérées auprès de lui venant de l’Elysée et tendant à ce que M. Djouhri soit pris comme partenaires d’affaires (…) M. Djouhri se prévalait de sa capacité à faire prévaloir les intérêts français dans plusieurs pays. Jean-Paul Gut était totalement défavorable. Il pensait que c’était plus en France que dans les pays d’exportation que Djouhri avait ses entrées. (…) Moi, je ne voyais jamais d’intermédiaire. Cette introduction (de Djouhri, NDCB) faisait de toute décision le concernant une décision politique. C’était un sujet éminemment stratégique. Pour Gut, c’était non. Il ne correspondait pas exactement au profil de partenaire local… J’ai été convaincu de dire non, pour trois raisons. En 2002, j’avais déjà vécu un film sur l’Algérie, j’avais été personnellement convoqué par un collaborateur de haut niveau à L’Elysée pour être incité à prendre Djouhri.. Ullmo avait conclu que Djouhri n’était pas utile. Il ne l’a pas embauché et on a eu le contrat. Deuxième chose en 2005-2006, il y avait déjà eu une petite vente de matériels d’EADS à la Libye, j’avais vu Kadhafi qui avait dit « je ne veux aucun intermédiaire », de fait l’affaire avait été conclue sans. La chose principale c’est qu’il nous est apparu que la stratégie d’influence de Djouhri avait pris de telles proportions que nous devions mettre Airbus à l’abri. (…) Pour nous, trop c’était trop, ça nous rendait méfiants. Il fallait mettre un cordon sanitaire autour d’Airbus. On a décidé que Airbus devait ne jamais traiter avec lui. Les instructions ont été données à Ullmo, garder des contacts et ne jamais l’embaucher, tout cela a été suivi jusqu’à mon départ en juin 2006.
- (La présidente lui a fait remarquer qu’après son départ, Djouhri a donc quand même touché deux millions d’euros en marge du contrat libyen principal)
- (F) Je ne l’ai pas su. Je suis convaincu que la posture décidée a été maintenue après mon départ. (il estime longuement que Ullmo n’a pas pu contourner les instances pour faire payer Djouhri– c’est donc quelqu’un d’autre, explique-t-il)
- (L’assesseur Pierre Jeanjean prend la parole pour des questions). L’enquête a montré qu’il y a au moins trois intermédiaires, deux en plus de Djouhri, qui ont touché 6 plus 4 plus 2 millions…. (il cite le nom de Salah al Jenifen, homme de main du fils Kadhafi, qui a perçu donc quatre millions et celui de l’autre Libyen qui a touché six millions).
- (F). Jenifen je ne sais pas qui c’est, j’ai appris son nom il y a quelques jours. L’autre était sous contrat habituel avec Airbus, un petit agent, sa rémunération se chiffrait en dizaine de milliers d’euros… (il rappelle que ce troisième intermédiaire s’est vu d’abord refuser le paiement de sa commission par Airbus mais a obtenu gain de gause devant une instance arbitrale) Quand une affaire se fait, beaucoup de gens volent au secours de la victoire et essayent de se faire payer….
- (Jeanjean ) Y-a-t-il des accords verbaux pour les intermédiaires ? M. Djouhri nous en fait état pour ce dossier… (il a touché ses deux millions sans contrat ni facture, NDCB)
- (F) Du temps où j’étais aux affaires, non. Les arrangements verbaux étaient à proscrire absolument pour moi. Ça peut créer des ambiguités. Ça peut se terminer très, très mal. Nous pensons tous au Pakistan (il fait allusion à un contrat d’armement des années 1990 qui aurait débouché sur l’attentat anti-français de Karachi en 2002, NDCB). Ou on signe un contrat, ou non.
- (Jeanjean) Y-a-t-il encore des pays où on ne peut avoir de contrat si on ne verse pas d’argent de corruption ? Y-a-t-il une réalité sociologique qui puisse s’imposer ?
- (F) Y’a 20 ans et 35 ans ça a pu être le cas, mais pas à la période dont on parle.
- (J) Est-ce qu’il n’arrivait pas que pour s’assurer de l’affaire, on verse à un intermédiaire et on ferme les yeux ?
- (F) Ma politique visait à éliminer ce comportement.
- (Jeanjean). (il lui demande de préciser ses déclarations sur Djouhri faisant état d’un risque si on le congédiait).
- (F) Il fallait rester courtois avec lui en raison de sa surface parisienne. On risquait un coup de fil incendiaire, une campagne dans Paris…. J’ai toujours eu une passion pour l’indépendance. Djouhri ne correspondait pas au profil du partenaire local. Il allait très rarement en Libye, n’y était pas allé depuis une dizaine d’années en 2005-2006. Quel projet présentait il ? C’était, je ne dis pas ça pour faire offense, quelqu’un qui intervenait selon les traditions anciennes.
- (Jeanjean). (Il relate alors une déposition du successeur de Forgeard à Airbus Marwan Lahoud, qui raconte que Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée lui avait demandé de recevoir Djouhri qui voulait qu’Airbus lui paye 13 millions de plus sur le contrat libyen– ce qu’il a refusé)
- (F) M. Guéant ne m’a jamais rien demandé, ce qui a été fait c’est par les collaborateurs de M. Chirac.
- (J) M. Djouhri nous a déclaré que tout Airbus lui avait promis 15 millions d’euros.
- (F) Je démens totalement.
- (J) Avez-vous rencontré Saïf al Islam Kadhafi ?
- (F). Il est venu en 2002 à Toulouse. Je ne me rappelle aucun contact personnel
- (J) Saïf al Islam soutenait-il la concurrence de Boeing ?
- (F) C’est une des raisons pour lesquelles M. Djouhri expliquait qu’il fallait qu’il intervienne. Mais on a eu le contrat sans agent. C’est après que les gens ont obtenu de l’argent en expliquant qu’ils avaient été utiles.
- (J) Connaissiez-vous Bachir Saleh (directeur de cabinet de Kadhafi et ami de Djouhri, NDCB) ?
- (F) Je ne le connais pas. Il était proche de Djouhri mais pas décisionnaire. ll n’était pas essentiel dans l’obtention de la décision,
- (J) Faut il payer un consultant pour éviter qu’il ne mette un coup à la société ?
- (F). Dans ma philosophie, non.
- (J) Mais de votre expérience ?
- (F) Je n’étais jamais impliqué…
- (La parole est donnée au procureur Jaeglé qui rappelle alors qu’Airbus a payé suivant une première procédure transactionnelle plus de deux milliards d’euros d’amende pour éviter un procès relatif à huit campagnes de ventes dans le monde entier, sous la présidence de Forgeard, et 15 millions encore suivant une seconde procédure concernant notamment le contrat libyen). Votre philosophie est de façade, aux antipodes de la réalité…
- (F) . Non. C’était une politique qui se dotait de moyens. Y’avait une sincérité. Mais je me suis peu occupé des contrats internationaux.
- (Procureur) (Il souligne que les documents réunis dans l’enquête après perquisitions à la direction d’Airbus montrent qu’on recherchait à Airbus les décideurs étrangers et les réseaux autour, pour payer ensuite des « commissions« , en réalité des pots-de-vin, de la corruption)
- (F) Je ne connais pas ces documents et je ne sais pas du tout de quoi il s’agit.
- (P) C’est une réalité que vous ne connaissiez pas ?
- (F) Non. Ma responsabilité n’était pas de me prononcer sur l’action adoptée dans tel ou tel pays, c’était pas du niveau du président d’Airbus.
- (Après d’autres questions, le témoin est remercié et l’audience se poursuit sur d’autres sujets)
- (Comme d’habitude sur ce sujet, conclusion en musique avec ce titre de notre groupe libyen déjà mis en avant ici. Il parle aussi de générosité, mais de celle de Dieu, en l’occurence)