Guéant et la montre suisse

Crocs poursuit la publication des verbatim marquants du procès Sarkozy-Kadhafi. Aujourd’hui, l’interrogatoire le 6 mars de Claude Guéant, homme de confiance de Sarkozy, sur le cadeau d’une montre suisse à 11.300 euros reçu fin 2006 d’Alexandre Djouhri, un des acteurs centraux supposés de la corruption libyenne.

Le procès de cette extravagante et romanesque affaire doit bien entendu être suivi sur lesjours.fr, qui en est au cinquième épisode – un sixième arrive ce dimanche. Le site d’information indépendant est à même d’explorer et de mettre en perspective les recoins et les personnages de ce sombre dossier. Ici, je vous proposerai en plus les verbatim des auditions marquantes. Aujourd’hui, on se penche sur un moment d’une audition de Claude Guéant, 80 ans, ex-directeur de cabinet de Sarkozy à l’Intérieur (2005-2007), secrétaire général de l’Elysée (2007-2011) et ministre de l’Intérieur (2011-2012).

Parmi les nombreux éléments qui lui sont reprochés, figure un fait en apparence relativement mineur et reconnu, contrairement à la plupart des autres, dans le flot des millions du dossier. Il s’agit du cadeau fait à Claude Guéant par Alexandre Djouhri, « intermédiaire » ou agent de corruption selon l’accusation, notamment sur les affaires libyennes. Il a remis à Guéant fin 2006 une montre suisse de luxe, de marque Patek Philippe, d’une valeur de 11.300 euros. C’est techniquement considéré comme un fait de corruption, et l’accusation considère qu’en réalité Djouhri a ainsi testé la « recevabilité » de Guéant à la corruption – avec succès, donc, selon cette analyse. Guéant parle de pure amitié désintéressée. Ce fut un morceau infime de la journée du 6 mars et de ce début de printemps consacré à d’autres faits plus vastes. Mais c’est peut-être révélateur, du point de vue de l’accusation.

  • (C’est l’assesseur du tribunal Pierre Jeanjean qui conduit durant ces journées les interrogatoires, le tribunal lui ayant confié l’instruction d’un volet très complexe, une histoire de vente de villa par Djouhri aux Libyens sur laquelle on reviendra sur Les Jours ce dimanche 9 mars. L’affaire de la montre est examinée dans ce contexte. Le juge Jeanjean précise que l’enquête a montré que Djouhri avait acheté cette montre en août 2006, qu’il l’a offerte à Guéant peu après, lequel l’a revendue en août 2020. Le juge donc demande à M. Guéant d’exposer son explication générale)
  • (Guéant) Je n’ai pas un souvenir très précis. C’était un cadeau de la part de quelqu’un pour lequel je ressentais de la sympathie et de l’amitié, sans qu’il soit question de quelconque contrepartie
  • (Jeanjean) Comment cela s’est-il passé ?
  • (G) Lors d’un déjeuner, je lui fait observer qu’il avait une jolie montre. ll a spontanément détaché la montre de son poignet et me l’a remise. J’ai tendance à penser qu’il peut y avoir dans la vie des cadeaux désintéressés.
  • (J – il rappelle la politique des cadeaux à l’Elysée qui selon des dépositions, n’acceptait que des présents de petites valeurs). N’avez-vous pas craint comme n°2 du ministère de l’Intérieur et alors que vous envisagiez des perspectives encore plus hautes, de donner un signe de climat de redevabilité ?
  • (G) – Je n’ai pas de tout éprouvé ce sentiment, M. Djouhri n’a fait état d’aucune contrepartie ni à ce moment ni après, c’était pour moi un geste de simple amitié.
  • (J) Le prix ne vous a pas freiné ? Vous connaissiez M. Djouhri depuis combien de temps ?
  • (G) Quelques mois, mais je ne n’ai pas ressenti ce geste d’amitié de sa part comme la volonté de sa part de demander un jour une quelconque contrepartie. Je l’ai pris comme un geste d’amitié.
  • (J) Y-a-il eu d’autres cadeaux ? Lui en avez vous fait ?
  • (G) – Je n’ai jamais fait de cadeaux. On a souvent fait des diners ensemble et c’est lui qui payait la facture. Ça arrivait de temps en temps.
  • (J) Vous ne connaissiez pas la marque Patek Philippe, avez-vous dit en procédure ?
  • (G) Cette marque, je ne l’ai pas constatée immédiatement, ça n’évoquait pas un prix particulier. Je connaissais la publicité et c’est tout.
  • (Après quelques questions de la présidente qui rappelle qu’il a déjà été condamné pour avoir empoché au ministère de l’Intérieur, à la même époque, des espèces destinées aux frais d’enquête des policiers, pour un total de plusieurs centaines de milliers d’euros, la parole est donnée au procureur Quentin Dandois) Sur la chronologie, vous avez fait la connaissance de Djouhri en avril 2006 ?
  • (G) Oui.
  • (Dandois) La montre est offerte fin 2006. A quelle fréquence vous vous voyiez avec Djouhri ?
  • (G) Pendant l’année 2006, j’ai dû le voir deux fois.
  • (D) Ça a été une sorte de coup de foudre amical ! Il s’est passé quelque chose entre vous ?
  • (G) Je n’avais aucune conscience de la valeur de cette montre
  • (D) Vous déjeunez avec un affairiste, vous connaissez son activité, vous savez que son métier est de faire des affaires, que les réseaux sont le coeur de son métier….
  • (G) Je m’étais renseigné sur son compte, et contrairement à des rumeurs, il n’en était rien ressorti de défavorable. Je savais qu’il avait de multiples contacts. Je ne sais pas ce qu’il fait exactement, même aujourd’hui.
  • (P) Il ne porte pas une Swatch…. Vous savez qu’il fait des affaires, vous voyez son train de vie. Quand il vous offre sa montre, vous devez vous douter qu’elle est d’une certaine valeur ?
  • (G) Cette montre m’est apparue très belle, mais il ya des montres très belles qui n’ont pas de valeur.
  • (P) Vous voyez que ce n’est pas une Casio, non ?
  • (G) Vous décrivez la scène comme si vous y aviez assisté, moi j’y étais. On dirait que vous avez des meilleurs souvenirs… Je n’avais pas conscience que c’était une Patek Philippe.
  • (P) C’est écrit dessus. N’y a-t-il pas des préoccupations éthiques et déontologiques. Vous avez affaire à une affairiste intermédiaire… Quel est votre questionnement, comment pouvez vous accepter ?
  • (G) Vous faites un scénario. Djouhri, affairiste etc ….Je sais qui il est, quelqu’un de très introduit dans les milieux parisiens. Il est un ami personnel du Premier ministre de l’époque (Dominique de Villepin, NDCB) . Je ne sais pas quels sont ses costumes !
  • (P) C’était votre anniversaire ? Non. Pourquoi il vous fait un cadeau ?
  • (G) L’amitié aussi, ça existe.
  • (P) Vous l’avez vu trois fois, …. Vous vous connaitriez depuis 10 ans, vous partiriez en vacances ensemble…. Mais là ?
  • (G) Evidemment j’ai protesté, il a insisté, j’ai accepté… on fait toujours comme ça.
  • (P) Mais enfin, vous avez été directeur de la police, préfet, vous êtes directeur de cabinet du ministre… Comment est-ce possible d’accepter ce cadeau et de dire ‘je n’ai pas eu de questionnement déontologique’ ? C’est difficile à entendre.
  • (G) Je peux vous dire que je me suis pas posé de questions, d’abord parce que je n’ai pas eu conscience de la valeur de cette montre, elle était présentée comme un geste d’amitié pur et simple et M. Djouhri n’avait pas du tout mauvaise réputation.
  • (P) Il fait des affaires et doit entretenir un réseau. En vous offrant cette montre , il est dans cette démarche.
  • (G) Je répète qu’il n’a jamais été question de contreparties, qu’il n’y en a jamais eu ensuite.
  • (P) Qu’avez-vous vécu l’un et l’autre pour justifier le cadeau et que vous le preniez comme une marque d’amitié ?
  • (G) Je ne sais plus. Il y a des gens avec lesquels je n’avais aucune affinité et d’autres. J’ai tout de suite eu un feeling avec lui.
  • (Les avocats de parties civiles le questionnent et sur une interrogation, Guéant explique avoir vérifié en rentrant chez lui ce jour-là la valeur de la montre. On lui demande s’il a alors pensé à la rendre et il répond que non. La présidente reprend la parole, évoque sa carrière de préfet, les règles qu’il faut respecter. Elle l’interroge sur la vente de la montre).
  • (G) Ça m’est pénible de le dire, mais j’étais financièrement aux abois. (en 2020 il devait payer des sanctions financières liées à une autre condamnation pour l’argent empoché place Beauvau, NDCB).
  • (L’assesseur Jeanjean demande à Djouhri de venir à la barre et lui demande de s’expliquer à son tour)
  • (Djouhri) Je lui ai offert de regarder ma montre. Je l’ai enlevée de ma main, je l’ai pas offerte, je l’ai donnée, c’est pas pareil. C’est pas un anniversaire, un Noël.
  • (J) Vous faites quelle différence ?
  • (D) Je n’avais aucune arrière-pensée. Je parle au président de la République, je parle au Premier ministre, j’ai pas besoin d’un directeur de cabinet.
  • (J) Ça peut toujours être utile.
  • (D) Si on cherche une contrepartie, ça voudrait dire qu’à chaque fois que je rencontre quelqu’un, j’ai une mauvaise intention, je serais prédisposé à sélectionner les personnes que je vais rencontrer et je vais avoir une amitié sélective. Claude Guéant est un homme d’Etat posé, cultivé, enrichissant, voilà la contrepartie qu’il m’a donnée.
  • (J) C’est une façon de se faire un réseau, ça peut être plus ou moins ciblé.
  • (D) Sa fonction ne m’intéressait pas, c’était Nicolas Sarkozy le ministre de l’Intérieur et mon but c’était réconcilier Nicolas Sarkozy avec Dominique de Villepin, pour ne pas diviser.
  • (J) Revenons à la montre ?
  • (D) C’était un cadeau d’amitié, il a jamais eu une Patek au poignet, il m’a dit à deux reprises ‘elle est jolie’, c’est moi qui a insisté, pas M. Guéant.
  • (J) Vous réalisez que ça vaut son salaire mensuel ?
  • (D) Pas du tout, absolument pas. Je ne raisonne pas comme ça. Quand des personnes ont des problèmes, je fais des dons. Je suis musulman, c’est une obligation par la foi. C’est mes valeurs.
  • (J) Pour reprendre l’expression des juges d’instruction dans leur ordonnance de renvoi, est-ce que vous ne créez pas un « climat de redevabilité »?
  • (D) Pas du tout, la redevabilité, c’est que je m’adresse à un esprit faible. Claude Guéant, c’est un homme structuré, j’ai fait le cadeau par pure amitié.
  • (Le procureur Dandois reprend la parole). Vous avez conscience de la valeur des choses, je crois ?
  • (D) Ça dépend, tout est relatif.
  • (P) Vous savez que tout le monde ne peut pas se payer une telle montre.
  • (D) J’ai toujours eu un faible pour les belles montres. Mais je l’offre sans quantifier la valeur.
  • (P) A aucun moment vous vous dites ‘c’est pas un petit cadeau’ ?
  • (D) Non, je l’ai fait spontanément, par amitié.
  • (L’audience passe ensuite à d’autre sujets et Claude Guéant est libéré)
  • (Comme d’habitude désormais sur ce blog et sur ce sujet, on termine en musique avec ce groupe libyen et ce tube de 2022, bien après notre affaire, dans un registre local qui sert beaucoup aux célébrations privées et aux fêtes de mariage. Une manière de voir que la vie a continué en Libye comme ailleurs)

Laisser un commentaire