Guéant, Djouhri, les tableaux et le RIB

Crocs poursuit la publication des verbatim marquants du procès Sarkozy-Kadhafi. Aujourd’hui, les interrogatoires sur les 500.000 euros perçus par virement sur le compte bancaire de Claude Guéant en 2008, imputés à la corruption libyenne par l’accusation, à une ténébreuse affaire de tableaux par la défense. Avec en ingrédient un RIB baladeur.

Le procès de cette extravagante et romanesque affaire doit bien entendu être suivi sur lesjours.fr, qui vient d’ailleurs de vous proposer un cinquième épisode, ramassant une suite d’auditions quasi-burlesques sur la campagne 2007. Le site d’information indépendant est à même d’explorer les recoins et les personnages de ce sombre dossier. Ici, je vous proposerai en plus les verbatim des auditions marquantes. Aujourd’hui, alors que le procès fait relâche une semaine, repartons en arrière vers le 19 février. Le tribunal s’est intéressé au virement de 500.000 euros reçus en mars 2008 sur le compte de Claude Guéant, homme de confiance de Sarkozy (alors secrétaire général de l’Elysée) en provenance du compte d’un avocat malaisien, Siva Rajendram.

L’accusation, s’appuyant sur une minutieuse enquête mondialisée ayant identifié une myriade de comptes bancaires sur trois continents, considère qu’il s’agit d’argent libyen. Selon son analyse, le demi-million lui aurait été en fait versé de manière occulte par Alexandre Djouhri, par l’intermédiaire du compte d’un milliardaire saoudien, Khaled Bugshan, jugé par défaut et sous mandat d’arrêt international – et qui est lui-même passé par le compte de l’avocat malaisien pour brouiller les pistes. Bhugshan aurait été remboursé par la suite par une cascade de comptes bancaires, avec comme origine ultime un compte de Djouhri, alimenté par la vente surfacturée au fonds souverain libyen d’une villa sur la Côte d’Azur, pour 10 millions d’euros. Vous suivez ? La corruption, c’est parfois – souvent – tortueux. Lors de l’enquête, Guéant a expliqué que ce demi-million d’euros rémunérait en réalité une vente de tableaux, deux « marines » flamandes anciennes qu’il aurait acquises au début des années 1990, et qui auraient tapé dans l’oeil d’un acheteur anonyme, client de l’avocat Rajendram (aujourd’hui mort), sur photos.

L’enquête a cependant montré que les tableaux en question valaient au maximum 40.000 euros, que la femme de ménage de toujours de Guéant ne les a jamais vus chez lui, que l’ambassadrice malaisienne censée avoir présenté Rajendram à Guéant lors d’une réception à l’ambassade ne le connait pas et n’était plus à Paris à l’époque des faits. Enfin, un document relatif à l’achat des tableaux en 1990 produit par Guéant est manifestement un faux (il est libellé en euros, monnaie apparue seulement en 1999). On pense donc qu’il ne les a en réalité jamais détenus et que c’est un alibi pour la corruption. Guéant a pourtant maintenu durant la procédure cet alibi. Ce 17 février, la présidente Nathalie Gavarino l’appelle donc à la barre sur cet élément du dossier (malade, il n’est interrogé qu’un heure en début de chaque audience).

(La présidente) Bonjour monsieur.

(Guéant) Bonjour madame la présidente. (Il revient d’abord en quelques mots sur l’histoire de la location d’une chambre forte pendant la campagne 2007 (voir note précédente ici), ses explications ayant laissé tout le monde perplexe. La présidente le laisse terminer)

(P) – Sur les tableaux, vous confirmez l’ensemble de vos déclarations ?.

(G)- Oui, madame la présidente.

(P) – Pourquoi ces tableaux n’étaient-ils pas assurés ?

(G) – J’habitais dans des lieux très sécurisés.

(P) – L’assurance, c’est pour le vol, mais pour les dégâts des eaux, l’incendie….

(G) – Ça n’a pas fait partie de ma réflexion.

(P) (La présidente fait état du témoignage de la femme de ménage qui a dit n’avoir aucun souvenir des tableaux, tout en expliquant qu’elle ne faisait que nettoyer)

(G) – Elle déclare en effet ‘je ne fais pas attention à tout’. Elle est d’origine cambodgienne, elle n’est pas de notre culture, elle ne comprend pas bien le français et s’exprime encore plus mal – elle était interrogée huit ans après.

(P) (La présidente lui fait d’abord remarquer qu’il a lui-même cité trois témoins également entendus très longtemps après cette affaire de tableaux, puis passe à un autre sujet) Qu’avez-vous à dire sur le démenti de l’ambassadrice de Malaisie ?

(G) – Je maintiens mes déclarations. (il relève que l’avocat Rajendram a confirmé en procédure cette histoire de réception à l’ambassade où il aurait été mis en contact avec Guéant) L’ambassadrice pouvait penser que ce genre d’éléments pouvaient être diffusés et gêner sa réputation.

(P) – M. Rajendram (censé être venu chez Guéant pour voir les tableaux, NDCB) ne peut pas vous décrire ni décrire votre logement.

(G) – Douze ans après, moi, je n’en suis pas forcément capable.

(P) – Comment expliquez-vous le délai entre la proposition le 30 janvier 2008 à 500.000 euros et l’acceptation le 28 février ?

(G) – Ça tient tout simplement à la transmission des documents nécessaires.

(P) – Qu’y a-t-il dans le Chronopost envoyé à l’acheteur ?

(G) – Des certificats d’authenticité et (il cite d’autres documents) (…) Je n’ai pas fourni d’évaluation, le client de M. Rajendram, à la vue des photos, a considéré que ça justifiait le prix qu’il proposait.

(P) – Comment s’est faite la discussion sur les prix ?

(G) – M. Rajendram m’a fait une proposition, je n’ai pas cherché à faire une évaluation de la proposition, j’ai trouvé que c’était satisfaisant, j’ai accepté.

(P) – C’est vous qui fixez le prix ?

(G) – C’est lui qui a fixé le prix et je l’ai accepté.

(P) – Ce n’est pas ce que disent MM. Rajendram et son client.

(G)- Je maintiens.

(P )– Il achète donc sur des photos ? Ce n’est pas surprenant ? 500.000 euros, c’est quand même une très forte somme…

(G) – Je ne peux pas me mettre à sa place. Le client avait la certitude que c’était un bon investissement, les évaluations sont toujours de la responsabilité de l’acheteur. (il cite d’autres exemples vus dans les journaux) L’acheteur était sans doute plus compétent que moi en matière d’œuvres flamandes.

(P) – (Elle cite l’évaluation faite par un expert à l’instruction, qui ne donne pas plus de 40.000 euros pour les deux tableaux, non signés selon les photos qu’on détient en procédure, seuls éléments matériels) C’est un des meilleurs experts qui soient.

(G) – (Il répond en citant d’autres experts reconnus et évoque une autre méthode d’évaluation en tentant d’expliquer que toute évaluation artistique est par nature fluctuante).

(P) – 0n est quand même dans un écart d’évaluation extrêmement important.

(G) – Non, madame la présidente (il estime que l’expert judiciaire retenu par l’accusation et l’instruction n’est qu’un avis sans grande pertinence, il cite d’autres exemples)

(P) – Vous avez demandé une contre-expertise à l’instruction ?

(G) – Non.

(P) – Il y a des règles en matière d’exportation d’oeuvres d’art, des taxes. En avez-vous pris connaissance ?

(G) – Non, j’avais le sentiment que les autorisations d’exportation portaient sur des œuvres majeures.

(P) – A-t-il été question des frais, avez vous négocié ? Pour un envoi en Malaisie…

(G) – Non, il était tout  à fait clair que quelqu’un allait venir prendre les tableaux et que je n’avais pas à m’en occuper davantage.

(P) – Comment avez-vous transmis votre RIB à M. Rajendram ?

(G) – J’aurais tendance à penser… par télécopie.

(P) – On a justement retrouvé un RIB original de votre compte, arraché donc d’un carnet de chèques, dans le coffre de M. Djouhri, dans la cave de sa maison en Suisse, lors d’une perquisition. Comment vous l’expliquez ?

(G) – Je ne peux pas me l’expliquer, mais je peux dire deux choses. Premièrement, il n’était pas au courant des contacts que j’avais, deux, M. Rajendram a dit que je lui ai envoyé moi-même le RIB

(P) – Est-ce qu’on vous avez perdu un RIB ? On vous a volé un chéquier ?

(G) – Je ne sais pas.

(P) – Si on perd un chéquier, on le sait…

(G) – Si lors d’un déménagement, on perd un chéquier vide…. ?

(P) – M. Djouhri a-t-il un lien quelconque avec une vente de tableaux ?

(G) – Il n’a aucun lien.

(P) – Ça fait deux coïncidences, le RIB et ce document sur l’expert (on a en effet retrouvé en perquisition chez Djouhri aussi un document relatif à un expert également mentionné dans les documents de Guéant sur les tableaux, NDCB). Par ailleurs, concernant l’achat de votre appartement, vous signez une promesse de vente à 650.000 euros sur vos deniers personnels le 4 janvier 2008, alors que vous n’avez pas encore la proposition à 500.000 euros du client de M. Rajendram….

(G) – J’avais confiance, je comptais sur la poursuite de cette promesse de M. Rajendram.

(P) – Vous le rencontrez une fois et vous êtes sûr d’avoir cet argent ?

(G) – J’étais convaincu, j’avais confiance, c’est tout.

(P) – Qu’est ce qui fonde cette confiance en quelqu’un rencontré une fois ?

(G) – Il m’a fait très bonne impression, il m’a rappelé plusieurs fois, j’ai considéré qu’il était tout à fait déterminé.

(P) – (après d’autres questions). Vous n’avez pas fait de déclaration au fisc des 500.000 euros encaissés.

(G) – Ça ne modifiait rien dans mon patrimoine.

(P) – Sauf si la vente était fictive.

(G) – Elle n’était pas fictive.

(Après d’autres questions des assesseurs et des procureurs, on laisse partir M. Guéant, et le tribunal entend deux plaidoiries d’avocats sur des demandes de procédure, puis on en vient à Djouhri, appelé à la barre pour s’expliquer sur les tableaux).

(Djouhri) : Je n’étais pas absolument pas au courant que Guéant vendait des tableaux. Je l’ai appris par la presse. Je ne me suis jamais rendu chez lui.

(Président) Et le RIB de M. Guéant dans votre coffre au sous-sol de votre maison en Suisse ?

(D) – Je l’ai jamais vu chez moi. Je ne sais pas comment il est arrivé chez moi, personne n’a pu mettre un RIB dans mon coffre….

(P) – Il n’est pas arrivé tout seul.

(D) – C’est clair. Guéant a été perquisitionné juste avant que je le sois chez moi… Je sais pas qui m’a fourré ce RIB, j’ai pas de preuves,… je ne l’ai jamais vu, je ne l’ai jamais touché.

(P) (La présidente rappelle sa déposition de l’instruction où il expliquait la présence de cette preuve par une « envie de l’’éliminer »)

(D) – C’est clair et net.

(P) – « Envie de vous éliminer »…. de qui ?

(D) – Ceux qui pensent que je suis mal né. Regardez la campagne de presse que j’ai eu. Le mandat d’arrêt contre moi, c’était sous couvert de Mediapart….

(P) Ce ne sont pas MM. Arfi et Plenel (journalistes de Mediapart, NDCB) qui ont mis le RIB dans votre coffre ?

(D) – Ils exercent le mensonge par la plume.

(L’interrogatoire se poursuit longuement avec les assesseurs, les procureurs et finalement un avocat de parties civiles revient sur le RIB)

(Avocat) – La personne qui a mis ce RIB chez vous dans votre coffre, elle a le code ?

(D) – Je l’ai ouvert pour la perquisition. Le document a été rajouté après. Je ne l’ai jamais vu.

(La présidente reprend la parole) – Ces sont des accusations extrêmement graves.

(D) Y’en aura d’autres.

(Après d’autres questions, l’audience est ensuite suspendue).

Comme toujours désormais, une sortie en musique, aujourd’hui avec le « père » du reggae libyen, Ibrahim Hesnawi, qui s’est fait connaitre sous le régime Kadhafi. Il semble chanter ici « attendrissez-moi », comme avant un bon interrogatoire…. A découvrir avec d’autres dans la playlist de la série des Jours.

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