
Crocs poursuit la publication des verbatim marquants du procès Sarkozy-Kadhafi. Aujourd’hui les réponses de Claude Guéant au tribunal sur la location d’une chambre forte à la BNP pendant la campagne présidentielle de 2007. L’accusation soupçonne qu’elle a abrité le cash de Kadhafi, mais l’ancien homme de confiance de Sarkozy a d’autres explications.
Le procès de cette extravagante et romanesque affaire doit bien entendu être suivi sur lesjours.fr, qui vient d’ailleurs de vous proposer un quatrième épisode, prépare pour très bientôt un cinquième. Le site d’information indépendant est à même d’explorer les recoins et les personnages de ce ténébreux dossier. Ici, je vous proposerai en plus les verbatim des auditions marquantes.
Aujourd’hui, nous abordons l’audition le 17 février de Claude Guéant, 80 ans, ancien homme de confiance de Sarkozy, directeur de cabinet à l’Intérieur en 2005-2007, puis secrétaire général de l’Elysée (2007-2011) et ministre de l’Intérieur (2011-2012). Il est malade et le tribunal a limité à une heure en début de chaque audience ses interrogatoires, après expertise. Le tribunal s’est penché mi-février sur la campagne 2007, où les enquêteurs ont cherché la trace des possibles millions en espèces de la supposée corruption libyenne. Ils en ont trouvé assez peu (10.000 à 13.000 euros de primes en espèces reconnus par les employés, 30.000 à 35.000 admis par l’ex-trésorier Eric Woerth) mais pensent qu’il y en avait bien plus. Peut-être 250.000 en primes, 400.000 en frais, et peut-être des millions en dessous-de-table pour les prestataires des meetings, a estimé l’ordonnance de renvoi des juges d’instruction. Le problème est que tous ces chiffres reposent sur des extrapolations théoriques, sans éléments matériels. Sauf un seul, mais très troublant.
L’enquête a en effet découvert que Guéant avait loué dans une agence de la BNP à Opéra, à Paris, une chambre forte (un coffre où on peut se tenir debout), à la date du 21 mars 2007, quelques jours avant de quitter officiellement le ministère de l’Intérieur pour devenir directeur de campagne présidentielle de Sarkozy. Il a résilié la location le 31 juillet, deux mois et demi après l’élection. Il y est passé sept fois, notamment une fois le 23 mars, avant le premier tour, puis trois fois le 9 mai, juste après le second tour, montrent les registres de la banque. Pour l’accusation, cela correspond parfaitement aux remises d’espèces que le Franco-Libanais Ziad Takieddine, intermédiaire présumé de la supposée corruption libyenne, a affirmé avoir effectué au profit de Guéant et Sarkozy lui-même en 2006 et 2007. (il assure avoir remis en trois fois cinq millions en cash d’argent libyen dans les locaux du ministère de l’Intérieur, voir précédent interrogatoire de Sarkozy sur ce point). Pour la défense, c’est inimaginable et fantaisiste.
(La présidente du tribunal interroge d’abord Claude Guéant sur ses fonctions de directeur de campagne. Il assure qu’il ne s’occupait pas des questions financières laissées selon lui à Eric Woerth, le trésorier. Il affirme notamment qu’il n’était pas au courant des 30.000 à 35.000 euros en cash distribués aux employés après la fin de la campagne. Eric Woerth a avancé ce chiffre après les aveux d’employés rétribués et assure que l’argent provenait de dons anonymes reçus par la Poste au siège de campagne et à l’UMP)
- (Présidente) Nous souhaitons maintenant avoir vos explications quant au coffre loué le 21 mars 2007, en réalité une chambre forte, restituée le 31 juillet, où vous vous êtes rendu sept fois, une fois avant le premier tour le 23 mars 2007 et six fois après le second tour.
- (G) – Il faut situer les doutes sur la location de ce coffre au regard du contexte créé par M. Takieddine, les espèces dont il a fait état. J’espère avoir démontré que les prétendus apports d’espèces de M. Takieddine étaient impossibles à beaucoup d’égards. Il m’est apparu deux choses pendant la campagne. D’une part, je conservais dans mon armoire des documents qui présentaient une sérieuse confidentialité, d’autre part j’étais envahi par les documents qui se présentaient. Je me suis installé rue d’Enghien tout de suite au début du mois de janvier, j’étais en disponibilité à partir du 1er janvier 2007. Pourquoi un grand coffre ? Parce que j’avais besoin de ranger quelques documents de manière sécurisée. Mon agence m’a indiqué qu’elle n’avait pas de coffre et m’a orienté vers l’agence Opéra. Ils n’avaient plus de petit coffre et avaient une seule disponibilité, une chambre forte, c’était presque comme une pièce. Je me suis rabattu dessus, ce qui était sans commune mesure avec le besoin que je ressentais. Je me suis présenté le 23 mars pour déposer quelques documents. Je n’avais donc pas besoin de mettre des choses à l’abri avant, c’est incompatible avec une mise à l’abri d’espèces.
- (La présidente rappelle le calendrier de ses déplacement dans la chambre forte)
- (G) J’y suis allé surtout trois fois le 9 mai, ça montre que je n’ai pas puisé dans de prétendues espèces pour alimenter la campagne. J’y suis allé pour deux choses : extraire un certain nombre de documents, dont j’avais besoin pour la préparation de la présidence, sur la structuration du gouvernement, l’idée de limiter l’effectif gouvernemental… Surtout, j’ai amené le 9 mai un certain nombre de documents qui étaient au siège de la campagne, pour lesquels je n’avais pas l’espace nécessaire. Le 18 mai, deux jours après la prise de fonctions de Nicolas Sarkozy comme président de la République, je voulais y retirer des documents d’utilisation immédiate, des projets de lois rédigés , j’en avais besoin. Les 18 et 19 juillet j’y suis retourné pour le vider, je n’en avais plus besoin.
- (P) Votre installation au QG de campagne se fait le 4 janvier, pourquoi le délai jusqu’en mars pour louer ce coffre ?
- (G) Il y a deux raisons à cela, j’ai eu le sentiment de devoir mettre en sécurité des documents confidentiels pas tout de suite, mais un peu après. Deuxièmement, au fur et à mesure que la campagne avançait, le nombre de documents augmentait
- (P) Quel est le motif de l’alerte sur ces documents ?
- (G) Les locaux convenaient parfaitement à la conduite de la campagne, mais n’avaient pas été conçus pour des travaux administratifs et confidentiels. (il décrit le local avec des vitres partout, un ancien local d’une entreprise de mode où tout le monde se voyait, dit-il).
- (P) Quel est le motif du premier dépôt le 23 mars ?
- (G) J’ai déposé les documents les plus sensibles, relatifs à la mise en cause injustifiée de Nicolas Sarkozy pour l’appartement de l’île de la Jatte (une affaire alors relatée dans la presse, NDCB). Et par ailleurs il y avait aussi des notes sur la composition idéale du gouvernement à 16 ministres. Des notes faites par des collaborateurs dans la perspective de la campagne, confidentiels
- (P) Quel a été le volume total des documents déposés dans ce coffre ?
- (G) Le volume le plus important c’était le 9 mai. L’addition des différentes boites, pas très nombreuses, représentait une cantine, quelque chose comme une cantine.
- (P) Vous y êtes allés vous-même ?
- (G) Un chauffeur avait été mis à ma disposition, j’ai toujours été conduit, mais j’y suis allé moi-même
- (P) Ce n’était pas un volume important, ces documents. Pourquoi ne pas louer un coffre plus petit et le mettre dans les locaux de campagne ?
- (G) Ça m’a semblé plus simple comme cela.
- (P) Vous avez payé la location du coffre sur vos deniers, 490 euros débités en août 2007. Pourquoi c’est vous qui payez ?
- (G) Ça m’a paru plus simple de faire comme ça, directement et de manière plus rapide. J’ajoute que dans une campagne, il y a toujours une part de militantisme.
- (P) Vous aviez expliqué à l’instruction avoir stocké dans le coffre des discours de Nicolas Sarkozy…
- (G) J’avais en effet gardé des discours de Nicolas Sarkozy d’avant la campagne, qui étaient des éléments de doctrine intéressants, ils fixaient la trajectoire.
- (P) Ils étaient publics, ces discours, pas confidentiels. Ils n’avaient pas besoin d’être sécurisés ?
- (G) Il y avait deux impératifs, la sécurité et le volume qui croissait.
- (P) Pour les discours, je ne comprends pas pourquoi on a besoin de les mettre dans un coffre..
- (G) Il fallait bien que je les range quelque part. La place n’était pas suffisante.
- (P) Il y avait tellement de discours ?
- (G) Il y en avait un certain nombre. Il faut analyser tout cela avec l’afflux de documents qui arrivaient chaque jour.
- (P) Ça parait une solution très compliquée de prendre des discours déjà prononcés et de les mettre dans un coffre qui n’est pas tout prêt du siège, non ?
- (G) Ce n’étaient pas des discours dont j’avais besoin de manière quotidienne.
- (P) Je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas une petite place au QG. Sur une étagère….
- (G) Pour utiliser une étagère, il faut en avoir, les locaux étaient extrêmement exigus, l’armoire de mon bureau du siège se remplissait.
- (P) Après la campagne, les documents ont été stockés où ?
- (G) J’ai redistribué vers les différents services compétents de l’Elysée.
- (La parole est donnée aux procureurs)
- (Procureur) Ces documents, ce n’étaient pas des archives provenant de votre fonction au ministère, nous sommes d’accord ? C’est ce que vous avez dit à l’instruction.
- (G) Ce ne sont pas des documents du ministère. N’empêche que nous menions un certain nombre de réflexions. Ces documents étaient utiles
- (P) Il y avait des coffres à l’UMP et au siège de campagne. Pourquoi ne pas en faire installer encore un autre pour vous ? Pourquoi M. Sarkozy n’a-t-il pas emporté chez lui les documents sur l’île de la Jatte ?
- (G) Ça m’a semblé plus simple comme cela.
- (P) C’étaient donc des documents politiques … Pourquoi ces documents ne pouvaient-ils pas être conservés au siège de l’UMP ?
- (G) Ce n’était certes pas possible au siège de l’UMP, la campagne était installée ailleurs. Les réflexions sur la structure d’une équipe gouvernementale, c’est quand même confidentiel. Ça n’avait pas à être partagé au-delà.
- (P) M. Woerth avait un coffre au siège de campagne. Il était écarté des discussions sur l’équipe gouvernementale ?
- (G) ll n’y avait pas participé.
- (P) Pourquoi néanmoins ne pas utiliser son armoire forte au siège de campagne ? C’est là qu’il nous a dit avoir stocké les espèces qu’il affirme avoir reçues de dons anonymes…
- (G) L’armoire de M. Woerth avait une vocation financière et les documents sur l’équipe gouvernementale devaient prendre place ailleurs.
- (La parole est passée aux parties civiles, dont les avocats posent plusieurs questions, notamment sur les consultations supposées de documents lors des passages de Guéant au coffre. Me Vincent Brengarth, représentant l’association anti-corruption Sherpa prend la parole).
- (Me Brengarth) Selon une déposition de l’employé de la BNP, vous portiez un objet emballé de forme rectangulaire, assez imposant, quand vous êtes venu au coffre…
- (G) Je n’ai aucun souvenir d’avoir transporté un objet emballé de forme rectangulaire assez imposant. Je ne me souviens absolument pas de quoi il s’agit….Si c’est rectangulaire et imposant, ce ne sont pas des espèces….
- (Me Brengarth) Sauf éventuellement, euh… oui, dans un objet rectangulaire imposant.
- (Le tribunal passe ensuite assez longuement la question aux parties civiles pour Eric Woerth, puis interroge Brice Hortefeux, puis Nicolas Sarkozy sur la campagne et en vient avec ce dernier à la question du coffre de Guéant)
- (Présidente) Que saviez vous du coffre de M. Guéant ?
- (Nicolas Sarkozy) Je n’ai pas demandé à M. Guéant de louer le coffre, il ne m’a pas informé qu’il louait un coffre. Il a dit ce qu’il a dit, mais s’il avait eu quelque chose à cacher de frauduleux, est-ce que c’est raisonnable de réserver un coffre à son nom dans la première banque d’Europe à quelques encablures du QG de campagne ? il y a des archives qu’on n’a pas à déposer aux archives de l’Etat, les courriers de cabinet, les lettres personnelles entre le président de la République et moi, les conflits que je pouvais avoir avec tel ou tel ministre… M. Guéant ne m’a pas dit ce qu’il souhaitait en faire, de ce coffre.
- (P) Quel est votre regard sur les explications de M Guéant ?
- (S) – J’ai entendu ce qu’il a dit, ça ressemble aussi à ce qu’il est. Il a été directeur général de la police, il avait une grande manie du secret.
- (L’audience passe ensuite à une plaidoirie de la défense de Sarkozy pour tenter de faire renvoyer le procès au prétexte d’un enregistrement reçu anonymement par mail d’une conversation Sarkozy-Kadhafi, l’interlocuteur anonyme assurant dans le mail qu’il peut démontrer que le premier document publié par Mediapart en 2012 est un faux. Le sujet est renvoyé à l’audience suivante).
- (Comme à toutes les notes sur ce procès désormais, une sortie en musique, avec le titre de l’Ivoirien Tiken Jah Fakoly de 2019 sur la corruption en Afrique, « ça vole »).