Gaubert, oseille libyenne, oiseuses explications

Crocs poursuit la publication des verbatim tranchants de l’audience Kadhafi-Sarkozy. Aujourd’hui, le mauvais quart d’heure passé le 6 février à la barre par Thierry Gaubert, proche de Sarkozy. Une villa colombienne et un ex-patron de l’OM sont présentés pour justifier les 440.000 euros d’argent touchés en 2006, d’origine en réalité certainement libyenne selon l’accusation, et destinés toujours selon elle à la campagne présidentielle 2007.

Le procès de cette extravagante et romanesque affaire doit bien entendu être suivi sur lesjours.fr, qui vient d’ailleurs de vous proposer un troisième épisode et qui est à même d’explorer les recoins et les personnages du dossier. Ici, je vous proposerai en plus les verbatim des auditions marquantes. Aujourd’hui, nous abordons un prévenu peu connu mais pourtant vu comme clef par l’accusation, Thierry Gaubert, né en 1951, ami de jeunesse de Nicolas Sarkozy à Neuilly, qu’il a d’abord suivi partout, de la mairie de Neuilly au gouvernement dans les années 1990.

Cette proximité, comprend-t-on au procès, lui a permis de faire ensuite une belle carrière bancaire dans les Caisses d’épargne puis dans le groupe BPCE (constitué sous le mandat Sarkozy), en étant recruté comme « chargé des relations institutionnelles », beaucoup (seulement ?) du fait qu’il avait l’accès à son éminent ami. Gaubert était aussi très proche du Franco-Libanais Ziad Takieddine, maitre d’oeuvre de la supposée corruption libyenne selon l’accusation. Pour l’accusation donc, voilà donc une partie des exécutants du sale travail de la corruption pour le compte de Sarkozy.

Nicolas Sarkozy assure ne plus avoir fréquenté Gaubert à partir de 1996 mais l’accusation ne le croit pas et cela, on va le voir, a une grande importance. Le passif judiciaire de Gaubert, jugé dans ce procès pour « association de malfaiteurs », est déjà lourd puisqu’il a été condamné trois fois, pour abus de confiance en 2012, pour fraude fiscale à 18 mois de prison ferme en 2022 et tout dernièrement en janvier à un an de prison ferme dans l’affaire dite « Karachi », portant sur le financement de la campagne présidentielle Balladur en 1995 par des commissions sur des marchés d’armement. (il s’est pourvu en cassation sur ce dernier arrêt).

Comme pour ses précédentes affaires, c’est une affaire d’argent qui a conduit Gaubert sur le banc des prévenus. Il a perçu le 2 février 2006 sur un compte caché aux Bahamas appelé « Cactus » 440.000 euros en provenance d’une société off-shore détenue par Ziad Takieddine, Rossfield. Elle a été constituée selon l’accusation pour servir de véhicule à l’argent de corruption libyen, destiné selon le scénario de l’enquête à la campagne Sarkozy.

Ainsi qu’on le voit sur ce document ci-dessous, présenté par le tribunal à l’audience, Rossfield a en effet reçu, juste avant le versement à Gaubert, de l’argent du Trésor public libyen (« sector of public treasury ») et du renseignement libyen (« central intelligence unit »), c’est établi avec certitude. (L’autre bénéficiaire de Rossfield ensuite, Globs, est une autre société de Takieddine). Tout cela est donc selon l’accusation un montage destiné à opacifier la corruption. Gaubert a en effet sorti ensuite dans les 200.000 euros en cash de « Cactus » dans la période de la campagne Sarkozy et Takieddine plus de 600.000 de « Globs ». Et tout cela ne serait qu’un véhicule parmi d’autres. Gaubert doit donc s’expliquer et le voilà donc qui se risque sur le bizarre à la barre…

  • (La présidente appelle Thierry Gaubert à la barre et entre de suite dans le vif du sujet). Pourquoi avec-vous perçu 440.000 euros ?
  • (Gaubert) – Oui, Mme la présidente, j’ai pu aujourd’hui reconstituer ça aujourd’hui… M. Takieddine était devenu très ami de M. Thierry de la Brosse, qui à la suite d’un séjour dans ma maison en Colombie avait décidé lui-même de construire une maison. Il a construit cette maison, trop grande peut être, il n’avait plus au bout d’un moment les fonds nécessaires pour la terminer. M. Takieddine lui a proposé de verser une certaine somme d’argent pour terminer les travaux. M. de la Brosse n’avait pas de compte à l’étranger et il m’a demandé si ça pouvait passer par moi, sur le compte que j’avais moi-même aux Bahamas, et de là en Colombie à des personnes qui payaient les travaux…
  • (P) Quel est le rapport entre M. de la Brosse et M. Takieddine ?
  • (G) – ils sont devenus très amis, je les avais présentés. Takieddine avait une cave à vin dans son domicile de l’avenue Mandel, il voulait acheter du vin, c’est de la Brosse qui l’a conseillé, ils sont partis ensemble dans le Bordelais. Ils se voyaient très souvent juste tous les deux…
  • (P) – M. de la Brosse a un compte bancaire, j’imagine, c’était impossible d’envoyer des fonds de lui-même en Colombie ?
  • (G) – Euh, je ne sais plus ce qu’il s’était passé, peut être il avait pas déclaré sa maison, et ça ne pouvait passer que par des mouvements étrangers… Par ailleurs Takieddine ne voulait pas passer par une banque française. Je suis informé de cet accord, ils me demandent, je dis oui, je n’avais aucune idée du montant…
  • (P) – Cet accord a été passé par téléphone, par lettre ?
  • (G) – Euh, je ne sais pas .
  • (P) – On n’a pas de messages de M. de la Brosse en procédure…
  • (G) – Euh, je les ai vus tous les deux et ils m’ont informé…
  • (P) – Quelles étaient les modalités de ce prêt ?
  • (G) – Euh, ce n’était pas un prêt. Je ne sais pas quel arrangement ils ont eu.
  • (P) – Bon. Et si l’argent versé par Takieddine sur votre compte était pour M. de la Brosse, pourquoi il n’est pas parti chez lui ensuite ?
  • (G) – Euh, il est parti dans les travaux de la maison…
  • (P) – Sur votre compte Cactus, il restait trois millions en 2011…
  • (G) – J’ai reconstitué, j’ai des notes avec moi. …. (il sort une feuille de papier et parle d’un tiers habitant en Colombie, payant les entreprises, auquel selon lui il a versé l’argent petit à petit pour qu’il paye les travaux chez de la Brosse)
  • (P) – (La présidente reprend l’historique de sa propre installation en Colombie, très antérieure, vers 2000, et reprend aussi le dossier. Elle souligne que Gaubert n’avait jamais exposé cette version en dix ans d’enquête) Vous rendez compte à M. de la Brosse ?
  • (G) – J’ai reçu une somme à un moment, ils m’ont confirmé que c’était bien ça… Takieddine m’a demandé mon RIB et je sais plus comment je lui ai donné.
  • (P) Pourquoi un compte aux Bahamas ?
  • (G) – La banque m’a dit ‘je vous conseille d’aller aux Bahamas’. J’ai été condamné pour ça déjà….
  • (P) – A quoi servait ce compte Cactus ?
  • (G) – Euh, il a servi à plein de choses, construire la maison en Colombie, etc… L’avantage, c’est que c’est un pays pas cher, une maison, c’était le prix d’un deux pièces à Paris.
  • (P) – 440.000 euros, donc, c’est conséquent pour la Colombie.
  • (G) – M. de la Brosse est arrivé quelques années après moi, quand lui a commencé ses travaux, les prix avaient monté. Il a fait une maison très grande. (…) Je ne sais pas pourquoi il s’est embarqué là dedans, je ne sais pas ce qu’il s’est passé, il ne m’a consulté absolument pour rien.
  • (P) – Vous avez surveillé les travaux ?
  • (G) – Euh non pas moi, un architecte et (il cite un habitant local supposé). Puis M. de la Brosse est mort en 2010 et sa veuve a vendu la maison.
  • (P) – Vous avez été rémunéré ?
  • (G) – Non, pas du tout.
  • (La présidente fait remarquer encore que c’est la première fois qu’il explique tout ça, que même lors du dernier interrogatoire en 2022 il n’avait pas exposé cette version. Par ailleurs, elle souligne que M. de la Brosse, directeur général de l’OM, homme d’affaires et propriétaire de plusieurs restaurants à Paris aurait pu largement faire un emprunt bancaire pour financer cette maison).
  • (G) – Euh, oui, je n’ai pas assez prêté d’attention à cette affaire et j’ai mis du temps à retrouver ces éléments…
  • (P) – Parce qu’être accusé d’association de malfaiteurs, ce n’est pas assez grave pour se préoccuper des explications ?
  • (G) – Le plus important, c’était de montrer que les 440.000 euros ne pouvaient pas avoir servi à la campagne. Il n’y a pas eu de sorties importantes.
  • (P) – Raison de plus pour expliquer, être soupçonné de ça…. Non ?
  • (Il y a ensuite un long échange sur les supposés paiements en Colombie, où Gaubert explique qu’il n’a pas conservé les factures des travaux, qui seraient restées en Amérique du sud. Lorsque la présidente remarque que tout cela aurait bizarrement duré des années, il finit par dire que la maison était squattée, et la présidente s’étonne qu’on paie encore des travaux dans une maison squattée, et Gaubert s’embourbe dans ses explications. De la Brosse, mort en 2010, n’est plus là pour le contredire). On change de sujet ensuite.
  • (P) – Quant aux dépenses du compte Cactus, les retraits d’espèces. A quoi ça servait ?
  • (G) A ma vie courante…
  • (P) – Quel était votre salaire aux Caisses d’épargne ?
  • (G) – 8.000 ou 9.000 euros par mois au début et 15.000 par mois à la fin. En 2006-2007 c’était dans les 10.000. J’ai trois enfants à charge et deux foyers différents, je louais un logement pour ma femme dont j’étais séparé et je subvenais à ses besoins, tout.
  • (P) – Combien vous lui donniez ?
  • (G) – 3.000 par mois, y compris le loyer.
  • (P) – Votre épouse ne donne pas les mêmes montants, 1.000 à 1.500…
  • (G) – (il cite une écoute téléphonique où il est question de 3.000)
  • (P) – Oui, une fois. Et les autres ?
  • (G) – Fallait payer les loyers et j’avais un crédit de 5.000 euros par mois à rembourser me concernant.
  • (La présidente aborde alors le fait bizarre que Takieddine n’a jamais demandé le remboursement de la somme de 440.000 euros)
  • (G) – Je lui en parlais, il ne me répondait pas très clairement. Pour lui c’était pas une très grosse somme.
  • (P) – On sait pourtant par le dossier qu’il était attaché à ses affaires, il notait tout….
  • (G) – Ca ne l’empêchait pas de faire des dépenses inconsidérées….
  • (P) – Il suivait ses comptes.
  • (G) – 440.000 euros, c’était pas une si grosse somme pour lui. Je ne pouvais pas envoyer tout d’un coup. A chaque fois je lui en parlais, il ne répondait pas clairement.
  • (La présidente en vient aux relations avec Takieddine que Gaubert dit avoir connu en 1995, qu’il admet avoir beaucoup fréquenté. Il le présente comme perturbé psychologiquement après un accident en 2004, une affirmation partagée par les prévenus que Takieddine accuse, mais non vérifiée matériellement. Puis on en vient aux relations entre Gaubert et Sarkozy, qui se seraient distendues au milieu des années 1990 – et donc avant la supposée corruption libyenne)
  • (G) Il y a eu deux raisons, d’abord j’ai décidé de quitter le cabinet de Nicolas Sarkozy au ministère du Budget et de la Communication en 1995, donc nous n’avions plus de contacts journaliers, puis il y a eu un autre événement à la marge, des relations difficiles avec Cécilia (seconde épouse de Sarkozy, NDCB), elle a tout fait pour m’écarter, comme avec Hortefeux, Louvrier et d’autres. Je ne me suis jamais fâché avec M. Sarkozy, mais il n’y a plus eu de déjeuners, diners, vacances, ou week-ends ensemble comme avant (…) C’était une relation distendue, nous ne sommes pas fâchés, mais on ne se voit plus comme avant.
  • (Il se produit alors un très long interrogatoire sur de très nombreux mails, textos, notes d’agenda saisis chez Gaubert lors de cette enquête et des autres affaires. « NS » pour Nicolas Sarkozy y apparait quasi-constamment dans les années 2000 aux côtés de Brice Hortefeux souvent aussi, pour des déjeuners, diners, des cérémonies liées ou non aux Caisses d’épargne, des demandes d’information, à une reprise par exemple pour une affaire de vélo sur mesure offert à Sarkozy par les Caisses d’épargne, où Gaubert prend ses mensurations personnelles. Il y a aussi des échanges plus mystérieux, où on convient de se voir plus tard et ne pas se parler par téléphone. Il apparait que Gaubert joue l’intermédiaire pour faire passer des messages. Takieddine est sans cesse présent dans ces échanges pour diverses affaires et contacts)
  • (P) J’en viens à la note de calendrier du 23 janvier 2006 où on lit « NS campagne ». Que signifie-t-elle ?
  • (G) – Il y a eu un article dans je sais plus quel journal qui parlait du début de la campagne de Nicolas Sarkozy et je l’avais noté pour en parler à M. Milhaud (président des Caisses d’épargne, NDCB).
  • (P)M. Sarkozy n’était pas candidat à ce moment là….
  • (G) – Un article important mettait en piste Sarkozy.
  • (La présidente reprend les déclarations de Gaubert à l’instruction, où il n’avait jamais expliqué cela mais disait que « NS » ne voulait pas dire Sarkozy et que « campagne » ne renvoyait pas à la campagne présidentielle).
  • (G) J’ai fait des recherches après.
  • (P) – Vous comprenez que ça interroge. Cette note, c’est une semaine avant que vous ne receviez le fameux virement de 440.000 euros. (La présidente fait alors un rapport avec un autre document saisi chez Gaubert et qui mentionne à cette période que Takieddine le sollicite pour qu’il fixe le 3 février 2006, après un voyage en Libye, un rendez-vous auprès d’un tiers dont il ne donne pas le nom mais qui a un secrétariat)
  • (G)– Ça peut pas être M. Sarkozy, puisqu’ils se voient pas… On parlait beaucoup du Liban avec Takieddine.
  • (P) – Pourquoi lui souhaiter bon voyage ? Le 30 janvier 2006, il part en Libye. On le sait aujourd’hui par le dossier.
  • (G) Takieddine ne m’a jamais parlé de la Libye, euh, j’ai compris qu’il faisait des choses en Libye un peu bizarres….
  • (P) Vous discutez avec quelqu’un dont vous dites que depuis un an il est déséquilibré…
  • (G) – Ça dépend des moments…
  • (P) Le 29 janvier, il est dans un bon moment. Il voyage en Libye, il réceptionne de l’argent libyen sur ses comptes puis vous envoie 440.000 euros. Quand lui avez-vous donné vos coordonnées bancaires ?
  • (G) – J’essaie de trouver des réponses, c’est très loin…
  • (P) – C’est le 12 janvier. Après, Takieddine part en Libye, reçoit de l’argent libyen sur Rossfield le 31 janvier, puis il vous demande un rendez-vous avec quelqu’un qu’il ne nomme pas pour le 3 février. Et avant, il vous envoie 440.000 euros le 2 février. Et au milieu de tout ça, il y a donc le 23 janvier cette note sur votre agenda « NS campagne » ….
  • (G) Non. Non. C’est à cause de l’article de l’Express que je fais cette note. Je fais un petit mémo pour en parler à M. Milhaud. On ne fait pas campagne un an et demi avant…
  • (P). C’est sûrement une coïncidence de dates, en effet.
  • (Après encore plusieurs heures où Gaubert doit s’expliquer notamment sur un autre virement de Takieddine de 100.000 euros – qu’il justifie par le fait qu’il l’aurait adressé à une agence immobilière pour vendre un logement – et plusieurs questions des procureurs qui décrivent l’ensemble de l’épisode de janvier et février 2006 comme une association de malfaiteurs en vue de la corruption de 2007, l’audience est suspendue. Le procureur a calculé entretemps publiquement que Gaubert a reçu au total sur son compte Cactus en 2006 et jusqu’à la campagne présidentielle près de deux millions d’euros.).

Laisser un commentaire