
Crocs poursuit la publication des verbatim marquants du procès Sarkozy-Kadhafi. Aujourd’hui, la réponse de Nicolas Sarkozy aux accusations du Franco-Libanais Ziad Takieddine. Il assure avoir apporté en 2006-2007 directement au ministère de l’Intérieur un total de cinq millions d’euros en espèces d’argent libyen, remis selon lui en mains propres à Nicolas Sarkozy et Claude Guéant, son directeur de cabinet.
Le procès de cette extravagante et romanesque affaire doit bien entendu être suivi sur lesjours.fr, qui vient d’ailleurs de vous proposer un troisième épisode et qui est à même d’explorer les recoins et les personnages du dossier. Ici, je vous proposerai en plus les verbatim des auditions marquantes.
Aujourd’hui, l’audience du 5 février qui a porté tard le soir, après d’autres sujets, sur l’accusation formulée en novembre 2016 par Ziad Takieddine, Franco-Libanais et intermédiaire supposé de la présumée corruption libyenne de la campagne Sarkozy 2007. Il a affirmé en novembre 2016, d’abord dans un entretien à Mediapart, puis aux juges d’instruction, avoir versé en 2006 et 2007, en trois fois, un total de cinq millions d’euros en espèces à Nicolas Sarkozy et son directeur de cabinet Claude Guéant. Cette accusation a immédiatement été présentée comme loufoque par l’ancien chef d’Etat et son bras droit. Les juges d’instruction, dans leur ordonnance de renvoi, l’ont prise avec une distance notable, estimant qu’il « n’était pas à exclure que (Takieddine) ait inventé cet épisode pour renforcer ses accusations ».
L’affaire serait peut-être entendue au bénéfice du doute sur ce recoin du dossier, si une burlesque « affaire dans l’affaire » n’avait éclaté. Il est apparu en effet qu’une opération « Sauver Sarko » avait été montée fin 2020 pour « acheter » – toujours en cash, et c’est fois c’est avéré – une prétendue rétractation de Ziad Takieddine, exilé entretemps au Liban. Financée selon l’enquête à hauteur de plus de 600.000 euros au total, cette manipulation impliquait notamment la reine de la photo people Michèle dite « Mimi » Marchand (proche du couple Macron), écrouée un temps, et Carla Bruni-Sarkozy, mise en examen. Une somme de 85.000 euros a été versée en cash à un Libanais de l’entourage de Takieddine et 65.000 euros toujours en espèces à Takieddine lui-même. La manœuvre a été lamentablement éventée par la police, ridiculisant au passage Paris-Match et BFMTV, relais complaisants de la désinformation. Depuis, Takieddine a maintenu ses accusations initiales et c’est là-dessus que le tribunal a interrogé le prévenu Sarkozy le 5 février (« l’affaire dans l’affaire » n’est pas dans le procès et sera jugée ultérieurement).
- (La présidente fait d’abord un rapport sur les déclarations de Takieddine. Il a donc affirmé que les versements à Guéant et Sarkozy avaient été réalisés à la demande d’Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi et patron du renseignement extérieur puis militaire libyen, rencontré secrètement par des proches de Sarkozy courant 2005 à Tripoli (voir les précédentes notes de blog sur le procès). Takieddine a dit à Mediapart en novembre 2016 avoir remis d’abord 1,5 million d’euros puis deux fois 2 millions d’euros à Guéant, croisant à une reprise Nicolas Sarkozy qui aurait « passé une tête » dans le bureau. Entendu juste après par les juges, Takieddine a livré une autre version, disant avoir versé 1,5 puis 2 millions à Guéant, puis 2 millions encore à Sarkozy dans son logement privé de la place Beauvau. Ensuite, dans une autre audition, il a confirmé le récit mais les montants ont varié. Les dates données par Takieddine correspondent à des séjours qu’il a fait en Libye, a établi la police. Pour le jour où il est censé avoir remis de l’argent à Sarkozy, le 28 janvier 2007, ce dernier a pu prouver qu’il se trouvait le matin à Lisle-sur-la-Sorgue dans le Midi chez son frère, avec un article d’un journal local qui a publié une photo d’eux, Vaucluse-Matin).
- (La présidente) M. Sarkozy, quelles sont vos déclarations ?
- (Nicolas Sarkozy). Je crois que M Takieddine a eu seize versions différentes de cette affaire ….
- (P) Davantage encore, avec les sous-versions….
- (NS) Voilà. Merci de le préciser, Mme la présidente. Le fait d’entrer au ministère sans s’arrêter est impossible. L’idée folle que ce M. Takieddine puisse rentrer sans passer par le contrôle n’existe pas.
- (P) Concernant le récit d’une remise personnelle dans votre logement privé ?
- (NS) Il revenait bien de Libye, mais sans doute avec de l’argent pour lui. Manque de chance, j’étais pas là ! J’étais dans le Midi chez mon frère
- (P) Sur les remises à Claude Guéant ?
- (NS) Je n’en crois pas un mot. Il se trompe dans les montants, les lieux… Quelle crédibilité accorder à M. Takieddine ? Aucune.
- (P) Dans ses notes, il y a des éléments qui ont été vérifiés… Le tribunal devra vérifier ses déclarations par rapport à ses notes ou à des éléments de la procédure.
- (NS) Comment a-t-il pu déposer une mallette d’argent le jour où je n’étais pas là ?
- (P) Etiez-vous dans le Vaucluse toute la journée ?
- (NS). Oui, ça a été vérifié. Takieddine dit qu’il venait de l’aéroport directement au ministère. A l’heure du déjeuner donc, or je ne suis pas revenu à Paris avant 18H, 18h30.. Et puis son récit, c’est très crédible ! Ecoutez… Je suis ministre, je passe une tête, « merci pour l’argent, n’oubliez pas le service pour la prochaine fois ! ». Enfin… (Il hausse les épaules et secoue la tête).
- (La présidente revient sur les conditions d’entrée au ministère de l’Intérieur et la disposition des lieux, qui ne semblent pas cadrer avec la déposition de Takieddine)
- (NS) S’agissant des rencontres avec M. Guéant, je conteste fermement qu’il ait déposé un centime pour ma campagne et moi-même (il rappelle les vérifications effectuées sur son patrimoine, négatives)
- (La présidente rappelle alors qu’Abdallah Senoussi avait raconté en 2012 à la Cour pénale internationale ces remises d’argent à Sarkozy, cette déposition n’ayant été versée à la procédure française qu’en juin 2016. La défense de Sarkozy estime que Takieddine s’est aligné sur les déclarations de Senoussi en les répétant.La présidente demande à Sarkozy s’il reste sur cette position).
- (NS) C’était une occasion en effet pour Takieddine de s’acheter un brevet vis-à-vis de M. Senoussi.
- (P) Mais M. Takieddine n’avait pas de raison de craindre Senoussi puisqu’il était en prison en Libye ?
- (NS) Est-ce qu’ils étaient en contentieux, je n’en sais rien, je ne connais pas M. Takieddine, je n’ai jamais été chez lui. Je n’ai pas de contact avec M. Takieddine.
- (P) M. Senoussi voulait faire lever le mandat d’arrêt français pesant sur lui (pour l’attentat contre un vol d’UTA en 1989 avec 170 morts, NDCB) Pensez-vous qu’il a pu payer Takieddine pour qu’il l’aide ?
- (NS)Je ne peux rien dire. Toutes les spéculations ne seraient que… des spéculations. L’article de Mediapart c’était au moment des primaires (de la droite pour la candidature à l’élection présidentielle de 2017, auxquelles il a participé, et a été battu, NDCB)
- (La présidente rappelle que Takieddine n’est pas mis en examen et n’a donc pas accès au dossier quand il a fait ses propres déclarations, concordantes pourtant avec celles de Senoussi, fin 2016) Vous dites que Takieddine a pu être informé par les journalistes. Fabrice Arfi, de Mediapart, dément. Takieddine dit cependant qu’il a été questionné par Mediapart sur les dépositions de Senoussi, entrées en procédure en juin 2016. De toute façon, les pièces sortaient dans la presse régulièrement….
- (NS) C’est éloquent. (Il se plaint de ce qu’il voit comme des violations du secret de la procédure dans la presse, et s’en prend à mots couverts à Fabrice Arfi)
- (La présidente passe la parole à un assesseur) Pourquoi êtes vous si certain que M. Guéant n’a pas touché d’argent ? (Nicolas Sarkozy répète ses dénégations sur le financement de sa campagne mais l’assesseur l’interrompt). Je voulais dire à titre personnel.
- (NS) C’est parce que je ne l’imagine pas recevoir d’un homme comme Takieddine une valise de billets dans ces conditions-là.
- (La présidente évoque rapidement des faits distincts appelés à être examinés plus précisément, des retraits d’espèces importants en 2006 et 2007 sur les comptes de Takieddine et de Thierry Gaubert, un proche de Sarkozy dont on sait qu’il a reçu un virement de 440.000 euros d’argent libyen sur un compte off-shore au moment de la campagne) Ces espèces ont-elles servi pour votre campagne ?
- (NS s’emporte). Non, non et non ! Il y a une distorsion entre les chiffres monumentaux évoqués côté libyen et les chiffres découverts sur le tableau de cette société Rossfield (d’où sortait le cash de Takieddine, NDCB) que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam. On était parti de 50 millions, puis on parlé de 7, de 20… Pas un centime de Rossfield n’est arrivé dans ma campagne ! (il revient sur l’affaire Bettencourt, où il a eu un non lieu)
- (La présidente passe la parole aux procureurs). Vous êtes d’accord qu’il est établi que Takieddine échangeait avec M. Guéant place Beauvau à l’époque ?
- (NS). Je ne le conteste pas.
- (Procureur) Quant à la disposition des lieux, Takieddine a pu avoir un souvenir imprécis ?
- (NS) Il n’est jamais monté dans mon logement, absolument jamais.
- (Le procureur évoque les témoignages des chauffeurs de Takieddine qui ont bien dit être allé et être entré place Beauvau sans problèmes ou contrôles particuliers)
- (NS, s’énerve) La seule fois qu’il dit être venu me voir, je n’y étais pas, c’est faux. Les chauffeurs ont dit qu’il m’avait jamais rencontré. C’est une folie cette affaire de mallettes ! (il fait remarquer que les valises sont contrôlées aux portiques même pour les visiteurs connus) C’est inconcevable, ça n’a pas de sens, c’est l’endroit le plus gardé de France ! J’en suis là maintenant, il faut que j’explique ça pour prouver que c’est une folie… Même aux Galeries Lafayette, on ne rentre pas comme ça !
- (Procureur ) Le deuxième chauffeur n’a pas de souvenir d’un voyage entre l’aéroport et Beauvau, mais lui fait état d’une entrée avec le véhicule directement en se présentant à la guérite, où Takieddine se présentait en disant « Tak » et le portail était ouvert directement… Et si des instructions avaient été données ? avec l’immatriculation ? Est ce que c’est si invraisemblable ?
- (NS) Si c’est le cas , la voiture est contrôlée quand même. C’est pas marqué sur le pare brise que c’est M. Takieddine !
- (La présidente demande si c’est toujours le même fonctionnaire en faction, et le prévenu répond qu’il peut changer, même si c’est le même service)
- (NS) Tout véhicule est contrôlé.
- (La présidente donne la parole aux parties civiles).
- (Me Vincent Ollivier). Le ministre peut-il donner des instructions quant aux accès du ministère ?
- (NS) Ce serait curieux et ça pourrait faire jaser !
- (Me VO) Mais dans l’absolu, c’est possible… Concernant cette histoire de séjour dans le Vaucluse, vous aviez promis à l’instruction de faire des vérifications concernant l’horaire de votre vol retour. Elles ont été effectuées et communiquées ?
- (NS) Je ne m’en souviens plus. Mes explications avaient convaincu assez largement Mme la juge d’instruction Buresi.
- (Me VO) Vous avez communiqué aussi vos agendas, pour fixer l’heure du retour à Paris, comme vous l’aviez annoncé à l’instruction ?
- (NS) Je ne les ai pas récupérés. (Ils avaient été saisis dans une autre procédure, NDCB)
- (Me VO) C’est inexact. Ils ont été restitués. De simples copies étaient dans l’autre dossier. A ce stade donc, on ne connait pas l’heure de retour.
- (NS) J’étais à l’heure du déjeuner à Lisle-sur-la Sorgue, le journal Vaucluse Matin que j’ai versé à la procédure en atteste
- (Me VO). L’article parle d’une promenade d’une heure au cours de la matinée. En prenant un vol en fin de matinée, on peut être en début d’après-midi à Paris…
- (NS) Non. On a déjeuné sur place. Il n’y pas eu de contestation de la juge Buresi.
- (Me VO) La juge Buresi vous demandait les agendas. Ils n’y sont pas, dans le dossier. Y’a pas de certitude.
- (NS) Je vais étudier cette question, je vous apporterai une réponse avant la fin du procès.
- (Après d’autres questions des parties civiles et de la défense, l’audience est suspendue).
- Dans la soirée, le journaliste de Mediapart Fabrice Arfi, mis en cause à l’audience donc pour avoir apporté à Takieddine les éléments de la déposition de Senoussi et l’avoir amené à la copier et à se « caler » sur ses accusations, a présenté aux journalistes couvrant le procès une chronologie de l’épisode. Elle démontre à ses yeux que cette version ne résiste pas aux faits. Selon lui , c’est un autre journaliste indépendant ayant réalisé un entretien sur un autre sujet avec Takieddine le 18 octobre 2016, Nicolas Vescovacci, qui a reçu en premier les accusations du Franco-Libanais sur les valises de billets, avant donc que la déposition de Senoussi ne soit révélée par Mediapart le 7 novembre. Voyant ces dernières révélations et constatant qu’elles collaient avec ce que Takieddine lui avait dit, Vescovacci a ensuite contacté Fabrice Arfi, explique ce dernier, et l’affaire a donc été publiée par Mediapart le 15 novembre. Cette chronologie démontrerait donc selon Arfi que Takieddine ne connaissait rien de la déposition de Senoussi avant de faire un récit pourtant concordant.