

Crocs poursuit la publication des verbatim marquants de l’audience Kadhafi-Sarkozy. Aujourd’hui, l’interrogatoire d’Alexandre Djouhri, intermédiaire supposé des malversations, qui tutoyait Sarkozy. Il a été notamment questionné avec force sous-entendus sur un attentat ayant visé en 2018 en Afrique du Sud Bechir Saleh, ancien bras droit de Kadhafi et supposé maitre d’oeuvre de la présumée corruption.
Le procès de cette extravagante et romanesque affaire doit bien entendu être suivi sur lesjours.fr, qui vient d’ailleurs de vous proposer un troisième épisode et qui est à même d’explorer les recoins et les personnages du dossier. Ici, je vous proposerai en plus les verbatim des auditions marquantes. Aujourd’hui, Crocs livre ainsi à ses chers lecteurs des passages d’un interrogatoire d’Alexandre Djouhri, né en 1959 à Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, quatrième enfant d’un couple d’immigrés algériens kabyles. Après une jeunesse où il frayé avec le banditisme, et quelques rencontres dans la nuit parisienne dont le fils d’Alan Delon, Anthony, il est devenu dans le courant des années 1990 un intermédiaire-clef des gros contrats d’exportation en Afrique et au Moyen-Orient, avec un carnet d’adresses mondial de chefs d’Etats, de patrons du CAC 40 et de puissants. Cette extraordinaire trajectoire a été narrée dans un livre-enquête brillant de deux journalistes, « L’affairiste », paru en 2019. Dans une audience précédente, le témoin Alain Juillet, ex-directeur du renseignement à la DGSE, l’a présenté comme « un homme du Milieu ». L’enquête a intercepté des conversations téléphoniques où il contacte Nicolas Sarkozy sur son portable, le tutoie, et où ce dernier lui dit « je t’embrasse ». Les registres montrent qu’il est venu en moyenne une fois par mois à l’Elysée pendant les cinq ans du mandat Sarkozy. Guéant a reconnu une grande amitié avec lui.
Ce 3 février, Djouhri, jugé en qualité de supposée cheville ouvrière de la présumée corruption libyenne, pour une demi-douzaine de chefs de prévention, « corruption, trafic d’influence, blanchiment, complicité et recel de détournement de fonds publics, association de malfaiteurs, faux… », est questionné non pas encore sur le fond mais sur Bechir Saleh, ex-directeur de cabinet de Kadhafi. Ce dernier aussi est jugé mais par défaut, car il a refusé de se présenter au tribunal, où il a toutefois mandaté un avocat, Me Eric Moutet (c’est possible procéduralement). Saleh, que l’accusation voit comme un de ceux qui aurait actionné les paiements de corruption pour l’équipe Sarkozy (il dirigeait le fonds souverain libyen), ne souhaite pas venir en France car « il craint pour sa sécurité », a dit Me Eric Moutet au tribunal. Saleh a survécu en effet par miracle à une tentative de meurtre en 2018 en Afrique du Sud, au moment où il avait commencé à laisser entendre, dans deux entretiens de presse, qu’il y avait bien eu corruption libyenne de la campagne Sarkozy 2007, revenant sur de premières déclarations. Il est sous mandat d’arrêt international.
Le tribunal examine en son absence donc le 3 février sa situation et les faits concernant son parcours après la chute du régime Kadhafi sous les coups d’une insurrection en 2011. Retenu d’abord en Libye par un groupe d’insurgés, il a été exfiltré ensuite en Tunisie en septembre 2011, où il a été accueilli à l’ambassade de France, puis en France dans l’avion d’Alexandre Djouhri, en novembre 2011. Là, des titres de séjours ont été délivrés à lui et sa famille à l’initiative du patron d’alors du renseignement français, Bernard Squarcini. Le 3 mai 2012 cependant, juste avant le second tour de l’élection présidentielle française, il a été exflitré encore, avec l’identité….d’Alexandre Djouhri, et avec l’aide de ce dernier et encore de Squarcini, vers le Niger, d’où il s’est réfugié en Afrique du Sud. La presse venait de révéler sa présence à Paris et les premières informations faisant état de la possible corruption de la campagne Sarkozy venaient d’être publiées. L’accusation voit donc l’épisode comme une manigance pour évincer « l’homme qui en savait trop ». La défense avance que ces voyages étaient à but purement diplomatique concernant un homme qui pouvait compter dans l’après-Kadhafi. Le tribunal passe tout cela en revue avec Djouhri.
- (La présidente fait d’abord un rapport où elle rappelle les péripéties de Bechir Saleh en 2011-2012 et souligne qu’il était hébergé en France clandestinement alors que les nouvelles autorités libyennes avaient émis en mars 2012 un mandat d’arrêt pour détournement de fonds, relayé par Interpol sous forme de « notice rouge ». La présidente rappelle aussi que Saïf al Islam Kadhafi (fils du dictateur) a déclaré dans le dossier que Djouhri menaçait de mort Bechir Saleh en cas d’évocation de la campagne Sarkozy. Elle souligne que Saleh a nié d’abord le financement Sarkozy dans une interview à Vanity Fair en novembre 2013, mais qu’il a commencé à laisser entendre le contraire dans une interview au Monde en 2017 et surtout à France Télévisions en 2018, notamment hors caméra où (ignorant être enregistré), il a parlé de paiements en espèces. C’est à ce moment qu’est intervenue, le 23 février 2018, une tentative de meurtre par balles dont il a réchappé, en Afrique du Sud. Il a refusé de répondre aux juges d’instruction français venus l’entendre en Afrique du Sud en 2017) Après l’audition d’un témoin, la présidente appelle Djouhri à la barre
- (La présidente) Quand avez-vous connu M. Saleh ?
- (Djouhri) Dans les années 1980, je l’ai croisé en Afrique et en Algérie.
- (P) C’était votre ami ? Vous l’appeliez souvent ?
- (D). Fréquemment, oui.
- (P) A-t-il été en disgrâce à la fin du régime Kadhafi ?
- (D) Il était tout le temps en disgrâce auprès de Saïf al Islam et de Senoussi (beau-frère de Kadhafi et patron du renseignement, NDCB), car ils étaient jaloux du pouvoir qu’il avait auprès de Kadhafi. Ils étaient pro-américain et pour les anglo-saxons, Saleh était l’ami de la France.
- (P) Quelles étaient ses relations avec Claude Guéant ?
- (D) D’homme d’Etat à homme d’Etat, fonction à fonction… Si la Libye revenait dans le concert des nations, Bechir Saleh était une pièce-clef. En 2011, il faisait tout pour stopper la guerre et trouver un accord entre France et Libye. Il avait été fait une proposition pour que Kadhafi parte et que son fils Saïf puisse se présenter à une élection. Kadhafi a accepté, c’est Senoussi et Saïf qui ont refusé.
- (P) Que savez-vous de son exfiltration de la Libye vers la Tunisie et la France ?
- (D) Ça a été négocié avec Al Madani et le CNT (un dirigeant et le conseil national de transition, les nouvelles autorités libyennes de l’après-Kadhafi, NDCB).
- (P) La France a eu un rôle ?
- (D) Elle était au courant….
- (P) Y’a-t-il eu des pressions pour qu’il parte ?
- (D) Non c’était inter-libyen , ils avaient tous besoin de Saleh, la France en avait besoin.
- (P) L’avez-vous vu en France ?
- (D) A plusieurs reprises.
- (P) Qu’est-ce qu’il disait ?
- (D) Il essayait de tout faire pour reprendre un pays unifié. Il avait compris ce qui se passait, des puissances étrangères divisaient son pays. Aujourd’hui la Libye n’est plus dirigé, des puissances étrangères divisent le pays (il se lance dans une description de la situation actuelle).
- (P) Craignait-il pour sa vie ?
- (D) Il craignait pour sa vie … mais plutôt côté libyen. C’était la personne qui avait le plus investi, ce qui et vrai c’est que Saïf voulait effacer toute responsabilité pour l’Etat libyen. Une seule personne aurait pu l’accuser de malversations, c’est Kadhafi.
- (P) Il était sous le coup d’une notice rouge d’Interpol ?
- (D) Ça émane de l’Etat libyen…
- (P) C’était pour détournement de fonds…
- (D) Par qui ? Par les autorités libyennes, ses adversaires, Senoussi, Saïf. Ils voulaient l’évincer.
- (P) Avait-il des inquiétudes ?
- (D) Il était très inquiet car il voulait pas se retrouver au milieu de problèmes franco-français. Il se retrouvait entre le marteau et l’enclume. Hollande devenu président, il s’est retrouvé en Afrique du Sud et beaucoup d’émissaires de Valls et Fabius lui proposaient de revenir et de la naturaliser pour le protéger. C’est un homme digne, un homme d’honneur. Je suis comme son frère, il me faisait des confidences.
- (P) Il craignait l’élection de François Hollande ?
- (D) Il est pas socialiste, ça c’est sûr. Il craignait d’être extradé en Libye et lisait tous les articles de Mediapart .
- (P) Il vous a parlé de la note du 28 avril ? (publiée par Mediapart et qui a lancé médiatiquement l’affaire, NDCB)
- (D) Il m’a dit que c’était un faux grossier (…)
- (P) A-t-il fait état d’un financement de la campagne Sarkozy ?
- (D) Absolument pas ! Il m’a dit que cette histoire était montée par les opposants de Sarkozy, les socialistes.
- (P) Que pouvez-vous dire de son départ de France le 3 mai ?
- (D) J’étais présent. C’était pas sous la tour Eiffel, comme cela a été dit. On était à l’hôtel Shangri-La, tranquillement assis, on a disserté. Bechir a dit qu’il voulait partir, il avait une réunion urgente au Niger, le président l’avait appelé et lui avait dit qu’il fallait venir urgemment il avait un problèmes de frontières et d’invasion libyenne. Il était apprécié de tous les chefs d’Etat anglophones et francophones. (…) Il était censé revenir, il disait « il faut que je revienne car il faut que je clarifie la situation ». Mais quand il est parti là-bas, il a vu la presse se déchainer, il s’est dit « à quelle sauce on va ma manger ?. ll disait « la justice française, c’est une justice politique », il avait pas confiance.
- (P) Quel rôle a joué M. Squarcini ?
- (D) Il avait peur de perdre sa source, il était inquiet que sa source se tarisse.
- (P) Sur les conditions de son départ, il apparait que vous êtes déclaré comme le passager, alors que le passager, c’est lui…. Pourquoi ?
- (D) Il ne voulait pas atterrir avec son nom à Niamey, il m’a dit « est ce que je peux mettre ton nom ? ». J’ai dit oui.
- (il est longuement question ensuite des conditions clandestines de ce vol en avion privé, qui n’a pas été enregistré au Bourget alors que c’est en théorie obligatoire te automatique, et où le nom de Saleh n’apparait pas officiellement)
- (P) Selon Saïf al Islam, vous avez menacé de mort M. Saleh ?
- (D) C’est une infamie, on ne menace pas son ami et son frère. C’est mon ainé, dans ma culture, on respecte son ainé, c’est une valeur cardinale.
- (Il est question ensuite d’une conversation téléphonique de 2014 interceptée par les enquêteurs où Djouhri parle de faire rédiger par Saleh une déclaration écrite à remettre à la justice, où il nierait le financement Sarkozy, ce qui ne s’est finalement jamais fait. Djouhri assure qu’il ne sait pas pourquoi).
- (P) Avez-vous des informations sur l’agression de M. Saleh en Afrique du Sud en 2018 ?
- (D) Son chauffeur avait du cash. Des types sont venus avec une vieille pétoire, ils ont tiré des petits plombs et ils se sont fait arrêter, les agresseurs. Le chauffeur était complice.
- (P) C’était lui qui était visé ?
- (D) C’est autour de lui que ça s’est passé, le chauffeur avait rencardé ses cousins, ils en voulaient au cash.
- (Il est question ensuite de déclarations publiques de Nicolas Sarkozy et François Fillon en 2012 juste avant le départ de Saleh, où ils assurent qu’ils le feront arrêter, alors que son exfiltration semble déjà en préparation. Djouhri appelé à les commenter dit : « rien ne me surprend »)
- (P) Bechir Saleh était-il détenteur de secrets ?
- (D). De ses propres secrets. Oui.
- (P). Oui, comme nous tous… Mais lesquels ?
- (D). S’il soutient un opposant à un chef d’Etat africain, il ne va pas me le dire…
- (P) Et sur l’hypothèse du financement de la campagne Sarkozy ?
- (D). On n’en a jamais parlé, lui-même n’y croyait pas même venant de Senoussi et Saïf, il m’a dit « s’il existait la moindre preuve, ça ferait longtemps que Saïf les aurait exposées ».
- (la présidente donne la parole à une assesseure du tribunal) Pourquoi ne vient-il plus en France après son départ ?
- (D) Il se sent trahi par la France, il n’aurait jamais imaginé qu’il se trouve dans des histoires, excusez moi… de queues de cerises ! Il a pas besoin de ça! C’est comme si vous accusiez Bill Gates de faire la manche !
- (L’assesseure revient sur la rédaction du démenti du financement Sarkozy, envisagé mais jamais matérialisé).
- (D) M. Sarkozy n’a pas voulu de ce démenti, il s’est dit « j’ai pas besoin d’en rajouter, ce sera inutile à ma défense », je pense…
- (L’assesseure revient sur l’aide apportée à son départ de France)
- (D) Bechir, c’est un ami et un frère, il a confiance en moi, on a confiance en moi. Aujourd’hui, c’est plus la France qui l’utilise, ce sont les pays du Golfe, c’est une figure , il est respecté et honoré dans tous les pays où il va, il rentre la tête haute et sort la tête haute. Il voyage partout, en Libye aussi. Il essaye de faire la paix entre les deux Libyes.
- (La parole est alors donnée aux procureurs. Quentin Dandois lui demande jusqu’à quand il a été en contact avec Bechir Saleh).
- (D, il hésite et réfléchit). Euh, en 2018 non, j’étais retenu à Londres… (il a été arrêté en effet le 8 janvier 2018 à l’aéroport d’Heathrow sur mandat d’arrêt international des juges français, détenu puis placé sous bracelet, hospitalisé. Il a contesté en justice la demande d’extradition française finalement acceptée en janvier 2020)
- (Le procureur Dandois). Justement, en 2018, comment avez vous pu connaitre les détails de l’attentat contre lui ? Qui est survenu quelques semaines après votre arrestation à Londres…
- (D, qui s’agace). Y’a pas d’attentat, c’est pas un attentat. L’attentat a été inventé par la presse !
- (S’ensuit un très longue séance de questions des parties civiles, où Djouhri s’embourbe sur les conditions et les motifs de l’aide apportée à Saleh pour sn départ. Puis la parole est donnée à la défense.)
- (Me Eric Moutet) Bonjour M. Djouhri, je suis Me Eric Moutet, avocat de Bechir Saleh… Votre ami. (Il marque un blanc). Je voudrais préciser, et y compris après un échange téléphonique tout à l’heure à la pause (le tribunal a marqué une pause après une première série de questions, NDCB) M. Saleh a bien été touché par des balles… et non par des billes de plomb. C’était quand vous étiez à Londres. Il a fallu l’opérer et lui on a retiré des balles du ventre.
- (D). J’avais entendu qu’on lui avait enlevé plein de petits plombs, il a été opéré, les personnes qui ont commis l’acte ont été arrêtées….
- (Me Moutet). On n’est pas en phase sur ce point.
- (L’audience est suspendue et l’audition de Nicolas Sarkozy sur ces éléments est reportée à l’audience suivante compte tenu de l’heure tardive).