
Crocs offre à ses chers lecteurs le savoureux dialogue du 20 janvier 2025 entre le tribunal, les procureurs, et le mystérieux Alexandre Djouhri, jugé au procès Sarkozy-Libye car il aurait contribué à la présumée corruption de la campagne Sarkozy de 2007. Il est un de ces nombreux « intermédiaires » (terme qu’il refuse) évoluant dans les coulisses du pouvoir suprême, avec de ténébreuses affaires d’argent noir. Un dialogue en forme de plongée historique dans l’envers du décor du pouvoir.
« Avec Sarkozy, il y a la compatibilité d’humeur, des idées qu’on partage, on parlait de nos divorces respectifs, du vélo, du foot, des macaronis au foie gras ».
Ce sont ces gens qu’on ne voit jamais, qui s’arrangent toujours de leur propre aveu pour « ne pas être sur la photo ». Ils murmurent pourtant à l’oreille des puissants, jusqu’aux chefs d’Etat et même quelquefois les tutoient. Diplomatie parallèle, gros contrats en milliards d’euros, armes, pétrole, gaz, …. L’argent déborde dans leurs poches et trop souvent – a réalisé fréquemment la justice – dans celles de certains des dirigeants des pays qu’ils mettent en rapport. Ou dans les caisses de leurs partis politiques. Ou les trois. Un soupçon est donc apparu au fil des ans. Ferait-on appel à eux pour leur entregent, leur talent ou pour qu’ils organisent à leur meilleur profit personnel ces sombres paiements de corruption et ces stratosphériques enrichissements personnels, à grands renforts de comptes off-shore, de circuits financiers cryptés et mondialisés, de valises de billets ?
Dans le dossier de la présumée corruption libyenne, Alexandre Djouhri est mis en cause avec un autre de ces intermédiaires, le Franco-Libanais Ziad Takieddine, mais ce dernier en fuite au Liban n’est pas présent à l’audience. Alexandre Djouhri, né Ahmed en 1959 en banlieue parisienne d’un ouvrier immigré algérien et d’une mère au foyer, est un personnage intriguant. D’une jeunesse délinquante où il aurait flirté avec le banditisme (il le nie), il serait passé à l’âge adulte au monde des grands patrons, des chefs d’Etats africains et des contrats juteux, via quelques connaissances liées dans le monde de la nuit parisienne, avec semble-t-il la rencontre cruciale d’un ami, Anthony Delon, fils de l’acteur. Trajectoire fulgurante et romanesque. Dans le dossier libyen, l’accusation lui reproche un rôle à plusieurs facettes, avec une demi-douzaine de chefs de prévention, « corruption, trafic d’influence, blanchiment, association de malfaiteurs, faux, complicité et recel de détournement de fonds publics… ».
Il est question d’un paiement de 500.000 euros et d’une montre de luxe Patek Philippe de 11.330 euros pour Claude Guéant, homme de confiance de Nicolas Sarkozy, en contrepartie supposée de sa commission dans une vente à la Libye d’avions Airbus. Cette vente est elle-même selon l’accusation une contrepartie de la présumée corruption de la campagne Sarkozy. Il est aussi question d’une villa sur la Côte d’Azur que Djouhri aurait vendu à un prix surévalué au fonds souverain de l’Etat libyen (10 millions d’euros) pour dégager des liquidités et les utiliser pour la corruption. Il est question plus globalement d’une supposée association avec les autres prévenus pour faire ruisseler l’argent libyen sur la campagne Sarkozy et divers acteurs, en contrepartie des bonnes affaires en Libye où il prenait sa rémunération. Il est établi qu’il est venu 59 fois à l’Elysée sous le mandat Sarkozy, selon l’enquête, donc en moyenne une fois par mois pendant cinq ans. Pour quoi faire ? Il se serait mis au service de Sarkozy après l’échec de Dominique de Villepin, son premier « poulain » dans la course à l’élection présidentielle, hors-jeu après divers épisodes de la vie politique française en 2005-2006.

Recherché en vain durant l’enquête jusqu’à une arrestation et un bref emprisonnement à Londres en 2018, Djouhri, aujourd’hui bloqué en France par un contrôle judiciaire, nie et il n’est pas encore question à ce stade du procès de ces faits, de manière détaillée. Pour l’instant, le tribunal veut juste l’interroger sur son parcours et ses liens avec les autres prévenus. Ce 20 janvier 2025, la présidente Nathalie Gavarino l’appelle à la barre et cheveux grisonnants, sobre costume gris-cravate, il vient d’un pas leste.
- (La présidente) Bonjour monsieur. Nous souhaitons vous interroger sur vos relations avec les autres prévenus. Mais d’abord, pouvez-vous nous résumer votre parcours ?
- (Alexandre Djouhri). Il est simple, je suis parti en Afrique à la fin des années 70, j’ai monté un commerce de café et de cacao installé en Côte d’Ivoire, ensuite j’ai monté deux sociétés, ensuite une agence de presse euro-arabe. Je suis de culture française, algérienne et africaine.
- (P). Vous vous présentez comment ? Homme d’affaires ?
- (AD) Absolument. (il détaille ensuite très rapidement quelques autres étapes de ses affaires, sans aborder son rôle d’intermédiaire.)
- (P) Comment avez-vous connu MM. Guéant et Sarkozy ?
- (AD) Mon ami (Bernard) Squarcini (patron de la DGSI de 2008 à 2012 et homme de confiance de Sarkozy, NDCB) m’avait fait part des difficultés de relations de Nicolas Sarkozy avec Dominique de Villepin. Je lui a dit que ce serait sympathique de faire une réunion où ils puissent s’entendre avec un ou des projets. C’est ainsi qu’est venu un déjeuner au Bristol (hôtel de luxe près de l’Elysée à Paris, NDCB). Le but était une reconciliation politique.
- (P) Un détail…. qui a payé la note de ce déjeuner ?
- (AD). Je crois que c’est moi. (Il est ensuite question de ce déjeuner de 2006, où étaient présents Nicolas Sarkozy, Dominique de Villepin, Bernard Squarcini, Alexandre Djouhri et Maurice Gourdault-Montagne, alors conseiller diplomatique de Chirac à l’Elysée – on explique qu’il s’agissait de rapprocher les deux ministres alors en concurrence pour l’Elysée en 2007)
- (P) Aviez-vous croisé Nicolas Sarkozy avant ce déjeuner ?
- (AD) Oui, se croisait, on s’est salués, il me connaissait. Il savait que je vivais en Afrique, que je côtoyais quelques chefs d’Etat et des industriels. Dans la vie politique, je pense être connu.
- (P) Et après le déjeuner au Bristol ?
- (AD) J’allais revoir Nicolas Sarkozy pour passer des messages de Dominique de Villepin, ça continuait à entretenir la relation, ça s’améliorait petit à petit
- (P). Et M. Guéant, donc ?
- (AD) Claude, c’est quelqu’un que j’ai apprécié par son intelligence et sa force de travail, 18 ou 19 heures par jour. Inépuisable
- (P) Vous considériez-vous comme ami avec M. Sarkozy après 2006 ? Vous vous tutoyez au téléphone, vous lui dites « je t’embrasse »….
- (AD) Nous avions une relation humaine saine et sincère. Parler avec Nicolas Sarkozy et Claude Guéant, c’est enrichissant. Je n’ai pas passé beaucoup de temps sur les bancs de l’école. Avec humilité, ils m’apprennent des choses. (on parle ensuite de la relation Sarkozy-Villepin, déchirés alors par l’affaire Clearstream, une fausse histoire de corruption que le premier accusait le second d’avoir attisé, voire fabriqué). J’ai demandé au président (Sarkozy) de retirer sa plainte, il ne l’a pas fait…
- (P). Quels sont vos rapports avec M. Takieddine ?
- (AD) Je ne le connais pas.
- (P) Etes-vous allé en Libye ?
- (AD) Bien sûr, au début des années 80, jusqu’en 95. Mais plus après.
- (P) (La présidente fait alors état d’une déposition écrite de Saïf al Islam Kadhafi, fils de Mouammar Kadhafi, qui présente Djouhri comme l’intermédiaire d’Areva, société nucléaire qui voulait vendre une centrale à la Libye. Saïf al Islam présente Djouhri comme un proche de Bachir Saleh, directeur de cabinet de Kadhafi, jugé par défaut dans le procès et suspecté d’avoir été la cheville ouvrière de la corruption Sarkozy. Saïf al Islam déclare que Djouhri cherchait à faire financer une éventuelle campagne présidentielle de Villepin par la Libye).
- (AD) Bachir Saleh, je l’ai connu en 1986 quand il était ambassadeur en Centrafrique, c’est un ami de très longue date. J’avais vendu deux Falcon 900 à la Libye juste avant l’embargo, ils avaient été stockés à Malte, j’ai gagné un procès en 2004 pour me faire payer. (…) Saïf al Islam a été manipulé pour m’introduire dans ce pseudo-financement par les adversaires de Dominique de Villepin, de Sarkozy, de moi. .. Tout ça, si on le respire de loin et qu’on s’en approche, on sent toutes les odeurs. (il se lance alors dans une critique en règle d’un document publié par Mediapart au début de l’affaire et qu’il décrit comme un faux).
- (P) M. Takieddine vous a aussi mis en cause. (la présidente résume alors un aspect du dossier d’enquête où Djouhri est soupçonné d’avoir fait verser de l’argent corruptif par l’intermédiaire d’un financier saoudien de sa connaissance).
- (AD- énervé) Si on fait une transaction en euros ou en dollars, ça part de la banque centrale ou de la banque de l’Arabie saoudite, ça passe par la caisse de compensation du Crédit agricole ou de la Deutsche Banck, personne peut dissimuler, c’est impossible… On m’a mis en état de mort civile parce qu’on a voulu récupérer mes contrats et faire peur à Bhugsan (le financier saoudien, NDCB). On m’a mis des commissions rogatoires dans tous les sens, on a rien trouvé. Cherchez l’erreur ! Takieddine raconte n’importe quoi. Takieddine, c’est un faux repenti, il n’a aucune crédibilité. Je vous en donne ma parole d’honneur que ce que je vous dis est la vérité !
- (La présidente donne la parole à un assesseur qui pose alors des questions). Comment avez-vous connu MM. Dominique de Villepin et Squarcini ?
- (AD) Dominique de Villepin, c’était dans une réunion avec un Ivoirien, un ami commun de Côte d’ivoire qui était dans le négoce. Dominique, je lui ai parlé de la pluie et du beau temps, c’est un bel homme intelligent, on a discuté, il y a compatibilité d’humeur, on aime bien les beaux restaurants, on est des épicuriens…. Vous niez le droit de vivre ?….
- (l’assesseur lui demande de baisser d’un ton et insiste concernant Squarcini)
- (AD) Squarcini, je le connais par François Casanova (un policier des Renseignements généraux, NDCB). Il sortait avec Marie, une Corse…. (il poursuit confusément pendant que l’assesseur lui demande d’être plus précis et Djouhri finit par s’énerver). Mais je sens comme une intrusion dans ma vie privée !
- (P- La présidente lit la retranscription d’une écoute téléphonique de 2015 où Djouhri parle avec Sarkozy, le tutoie, et parle de la relation avec Dominique de Villepin).
- (AD) C’est dommage que deux hommes d’Etats de cette qualité n’arrivent pas à ….. Ils sont deux êtres humains absolument complémentaires .
- (la présidente donne la parole aux procureurs, qui sont trois. L’un d’entre eux interroge Djouhri sur sa relation avec Bechir Saleh).
- (AD) Bechir Saleh est venu me voir en 2002 pour me dire ‘il faut trouver une solution pour indemniser les victimes’ (de l’attentat contre un vol -d’UTA organisé en 1989 par la Libye, NDCB). Il m’a ramené Saïf, je les ai présentés à Maurice Gourdault-Montagne, Dominique de Villepin et Me (Francis) Szpiner (avocat des familles de victimes du vol UTA, NDCB). Il y a eu plusieurs réunions, et une fois que les Libyens sont entrés dans le jeu, pour qu’ils achètent des Airbus et pas du Boeing, il faut beaucoup d’efforts. Bechir avait l’avis contraire du fils Kadhafi qui voulait du Boeing. La France, c’est pas son problème, mais Bechir, il est francophone. Il a fallu que le président Chirac convainque les Libyens. Bechir a signé devant les caméras à Farnborough (un salon de l’aéronautique au Royaume-Uni, NDCB), où je les ai accompagnés. EADS, c’est eux qui sont venus me voir, on dit que j’ai touché… alors qu’il m’en manque encore beaucoup !
- (le procureur cite une note de la DGSE de l’époque, remise aux juges enquêteurs, qui fait état de l’activisme de Djouhri en Libye pour décrocher de juteuses affaires )
- (AD) C’est Bechir Saleh qui a demandé (…), c’est pas moi qui fait pression, c’est le contraire. Je ne me suis jamais imposé nulle part depuis que je suis né ! (il se lance alors dans une diatribe contre les hauts fonctionnaires français). Ils vous approchent tout le temps, s’ils vous voient parler, ils demandent la température du pays… Ils n’ont pas la culture africaine que j’ai. (Il se lance alors dans une digression sur le fait qu’il connaissait par exemple Yasser Arafat). A l’attaque, c’est tout ! (« A l’attaque » est selon les écoutes téléphoniques son expression favorite pour décrire son propre état d’esprit).
- (Le procureur fait alors état du fait qu’une commission a refusé aux juges enquêteurs la déclassification de 70 autres notes des services secrets le concernant).
- (AD) Si on les déclassifie, c’est pas moi qui vais être dans les problèmes, c’est la France et elle sera la risée du monde entier !
- (le procureur veut revenir sur son métier d’intermédiaire).
- (AD – énervé) Je réfute ce mot d’intermédiaire ! J’ai toujours monté mes propres affaires, j’ai toujours dirigé mes affaires, un intermédiaire, on ne sait pas où on le situe. (…) Je suis pas un intermédiaire, je réfute ce terme. On est venus me chercher parce que Boeing avait fait du chantage à la Libye, ‘on lève l’embargo si vous achetez du Boeing’, j’ai dit à Saleh de pas se laisser faire…
- (le procureur lui demande s’il y avait une rivalité avec Takieddine).
- (AD) Lui fait de la boxe, moi de l’athlétisme, où c’est qu’on peut se retrouver ? Je le connais pas. On boxe pas dans la même catégorie. Je suis partenaire de la cinquième fortune d’Arabie saoudite, Bughsan. Les Saoudiens, ils ont une culture qu’il faut comprendre, ce sont des Bédouins au sens noble, faut aimer le pays, il faut poireauter des fois trois semaines avant d’avoir un rendez vous…
- (le procureur insiste en faisant état de témoins qui parlent bien d’une concurrence Djouhri-Takieddine, notamment sur les affaires libyennes, ce qui éclairerait le dossier de la corruption supposée)
- (AD) Le gars je le connais pas ! J’ai pas peur de ce que j’ai fait, alors ce que j’ai pas fait…
- (le procureur lui demande de commenter une sorte de certificat de probité de Djouhri établi par Squarcini, retrouvé par les enquêteurs et saisi lors de l’enquête)
- (AD) J’ai pas de casier judiciaire, à 66 ans, mais les journalistes, les mots « sulfureux », « intermédiaire », ils en ont pas marre ? Squarcini, quand il a vu que j’étais attaqué de tous les côtés, il a dit ‘je vais te faire une note, tu pourras t’en servir avec tes avocats, l’envoyer aux rédactions’.
- (Procureur). Dans ce fameux déjeuner du Bristol, quel est votre intérêt ?
- (AD). Ben…. Que la France gagne.
- (Procureur) Ce ne serait pas de faciliter des contrats ?
- (AD) J’ai une crédibilité que j’ai pas achetée, je vais dans n’importe quel pays, je suis reçu. J’ai jamais favorisé un autre pays que la France, et pourquoi ? C’est les meilleurs, on est mal représentés, on s’exploite mal. (sic)
- (Procureur) quel était l’intérêt de M. Sarkozy dans le déjeuner du Bristol ?
- (AD) Il avait besoin du soutien de Dominique de Villepin, qu’il apparaisse dans ses meetings (ll refait ensuite l’éloge de de Villepin).
- (Procureur) Pourquoi aviez-vous des relations avec MM. Sarkozy et Guéant ?
- (AD) Claude Guéant, il est enrichissant, il a l’air austère, mais il est jovial, il est drôle.
- (Procureur, ironique, sourire en coin). Vous-même, n’êtes-vous êtes pas enrichissant pour les autres ?
- (AD – qui n’a pas saisi l’allusion ou le feint) Je l’affirme. Il faut pas croire qu’ils ont la science infuse.
- (Procureur). Pourquoi tutoyez-vous Nicolas Sarkozy ?
- (AD, qui se tourne vers Nicolas Sarkozy, assis à sa droite) La compatibilité d’humeur, y’a des idées qu’on partage, on parlait de nos divorces respectifs, du vélo, du foot,… des macaronis au foie gras.
- (La présidente intervient, lui demande de ne s’adresser qu’au tribunal)
- (AD) On parlait avec le président de Dominique de Villepin, avec Claude Guéant, c’était familial, convivial…
- (Procureur) Et vous parliez de contrats aussi ?
- (AD). Non, non, non…. Le monde arabe oui… des sujets… (il part dans une digression inintelligible).
- (la présidente passe la parole aux avocats des parties civiles, l’un d’entre eux, Me Vincent Olivier lui lit la définition d’intermédiaire dans le dictionnaire, celui qui met en contact deux parties)
- (AD). Non ! Facilitateur !
- (Me Olivier). C’est la même chose.
- (AD, très énervé et narquois) Ça me dérange, intermédiaire ! Un intermédiaire, il fait feu de tout bois !
- (La présidente intervient et lui dit « vous répondez aux questions et vous arrêtez cette attitude« )
- (Me Olivier) Vous êtes rémunéré ?
- (AD). Contractuellement.
- (Me Olivier). A l’Elysée, vous y allez dans des buts précis ?
- (AD répond que non, pas spécialement, que ses visites étaient aléatoires).
- (Me Olivier) Quand vous ne savez pas quoi faire, vous allez à l’Elysée ? C’est ça ?
- (AD). Ça va vous surprendre… ça m’est arrivé.
- (après quelques autres questions auxquelles le prévenu ne répond pas ou s’énerve, son interrogatoire se termine. La présidente le retient une seconde et lui dit : « je vous engage à avoir une autre attitude pour les autres interrogatoires ».