
Crocs offre à ses chers lecteurs le verbatim scrupuleux et contextualisé de l’audience du 16 janvier 2025 au procès du financement présumé de la campagne Sarkozy 2007 par la Libye. Claude Guéant a admis alors avoir dîné en Libye en octobre 2005 avec Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi et organisateur de l’attentat en 1989 contre un vol d’UTA (170 morts).
Ce jour froid du 16 janvier 2025 au second étage du tribunal correctionnel de Paris, chambre 2.02, ( un procès historique qu’on suivra forcément sur Les Jours, où le format long permet de rentrer dans tous les détails et les personnages). on pense en réalité à la chaleur brûlante du désert du Ténéré, au dessus du Niger, le 19 novembre 1989. Ce jour-là, le vol UTA 772 a décollé à 08h47 de Brazzaville au Congo, a fait étape à Ndjamena au Tchad, puis est reparti à 12h13 vers Paris et il survole ce désert en milieu de journée, en haute altitude. Il y a là 170 passagers et membres d’équipage de 18 nationalités dont 54 français. ll y a 20 enfants à bord, Soufiane, Aucrène et Laurel (un an), Tsadi (deux ans), Alan (trois ans), Blajen et Priscilla (quatre ans), Lassy et Zena (cinq ans), Haman, (six ans), Grâce (sept ans), Mireille (neuf ans)…. et d’autres. Vers 14h00, une bombe libyenne embarquée dans la valise d’un passager congolais dupé par des agents libyens, Apollinaire Mantagany, explose en vol. L’appareil se fracasse puis se disloque à haute altitude, ses débris et les corps ou les restes des êtres humains qu’il transportait sont dispersés au sol sur une zone de 80 km2. Toutes ces vies sont désormais réduites à ces photos terribles des restes de l’appareil sur le sable brûlant.
L’homme qui a organisé cet attentat pour punir la France, quasiment en guerre avec la Libye au Tchad, se nomme Abdallah Senoussi. Il est le beau-frère de Mouammar Kadhafi, « Guide » de la Libye (il a épousé une soeur de sa femme) et surtout le chef de ses services secrets extérieurs. Il a tout supervisé puis ordonné, le choix des explosifs, du système de mise à feu, les essais, le recrutement de Mantagany, le repérage des aéroports, l’envoi d’une équipe à Brazzaville pour exécuter ce crime d’Etat. Son service et lui auraient bien voulu faire exploser en réalité deux vols, et au-dessus de Paris, mais il a fallu y renoncer pour des motifs techniques et se replier sur cette « solution ». Le juge Jean-Louis Bruguière a ensuite refait le scénario du crime après une enquête très mouvementée. Senoussi a été condamné en 1999 à perpétuité par défaut par la cour d’assises de Paris et un mandat d’arrêt international a été délivré contre lui. Il ne peut plus voyager et Kadhafi en est très énervé. Tout cela a été totalement et définitivement documenté avec les archives de Senoussi et de son service dans le livre de deux journalistes, Vincent Nouzille et Karl Laske, publié en janvier 2025.
Retour le 16 janvier au tribunal de Paris. On juge 13 prévenus dans le dossier qui vise la supposée corruption en marge de la campagne Sarkozy de 2007. Sont sur les bancs des prévenus notamment, Nicolas Sarkozy et quatre personnes de sa garde rapprochée, le trésorier de sa campagne Eric Woerth, son ami d’enfance Thierry Gaubert, son ami de toujours et ex-ministre Brice Hortefeux et son homme de confiance de 2002 à 2012, Claude Guéant. Il a été son directeur de cabinet à l’Intérieur, l’Economie, puis de nouveau à l’Intérieur (2002-2004 puis 2005-2007) puis le secrétaire général de l’Elysée (2007-2011), puis ministre de l’Intérieur (2011-2012). Claude Guéant est suspecté d’avoir participé au pacte de corruption qui aurait été conclu avec le régime libyen. Il aurait consisté à échanger les millions de Kadhafi contre un retour en grâce diplomatique de la Libye à Paris, de gros contrats et surtout une forme d’engagement à faire lever le mandat d’arrêt français pesant sur Senoussi. Guéant doit être interrogé sur un voyage du 2 octobre 2005 en Libye, où il devait préparer la visite officielle de son ministre, qui se produira quatre jours plus tard.
La présidente du tribunal Nathalie Gavarino appelle Guéant à la barre. Il est âgé de 79 ans, la magistrate lui propose de déposer assis, il accepte. Il prend place sur une chaise. « Placez-vous bien devant le micro », lui dit-elle. L’interrogatoire commence sur d’autres chapitres de l’affaire, notamment ses liens avec le Franco-Libanais Ziad Takieddine, intermédiaire supposé de la corruption. Puis on en vient à la journée du 2 octobre 2005 en Libye.

- (La présidente) – Comment arrivez-vous à la rencontre avec M. Senoussi ?
- (Guéant). Takieddine (qui l’a accompagné durant tout le déplacement, NDCB) m’appelle pour me dire ‘je vais vous faire rencontrer quelqu’un de très important dans le régime’.
- (P) Vous êtes allés dans quelle voiture ?
- (G) Je pense que c’était une voiture amenée par Takieddine.
- (P) Il ne vous en dit pas plus ?
- (G) Non.
- (P). Vous ne vous posez pas la question ? Vous ne vous demandez pas si c’est Moussa Koussa (ministre des Affaires étrangères, NDCB) ?
- (G) J’aurais pu mais je ne l’ai pas fait. J’étais à l’époque dans un climat de confiance, je n’avais pas de raison de suspecter un traquenard.
- (P) Le trajet dure entre dix et trente minutes, vous pouvez lui demander ?
- (G, après un blanc). Je ne l’ai pas fait. C’était une surprise. J’étais dans un climat de confiance. (un blanc). Vous avez, dans l’absolu, raison. J’étais imprudent de ne pas poser la question. Je n’ai su que l’interlocuteur était Senoussi que quand il me l’a présenté.
- (P). Entre amis, on peut se faire des surprises. Là, on est dans une relation professionnelle. Vous êtes directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur. Vous ne vous posez aucune question ?
- (G, un blanc. Voix blanche). Il m’a dit qu’on allait diner dans un restaurant avec quelqu’un de très important…
- (P) Vous parlez de quoi dans la voiture avec Takieddine ?
- (G) Je ne me souviens pas.
- (P) Vous avez prévenu l’ambassadeur ?
- (G) Je ne pense pas en avoir parlé avec l’ambassadeur.
- (P) Et si vous aviez un accident de voiture ? Vous êtes dans un pays étranger…
- (G) On peut tout imaginer… ça ne m’a pas traversé l’esprit.
- (P) C’est pas mieux de dire où l’on va ?
- (G) Que dire ? je n’ai pas l’habitude de fonctionner de cette manière aussi précautionneuse. Je considérais que c’était le prolongement de ma mission.
- (P) Bon, Qu’est-ce qu’il se passe quand vous arrivez au restaurant ?
- (G). Il me le présente, je découvre le personnage…
- (Un blanc)
- (P) …Et ?
- (G) Et nous prenons un repas ensemble.
- (P, agacée). Ce n’est pas la question ! Comment il se présente à vous, pourquoi, qu’est ce qu’il vous dit ?
- (G) Nous avons évidemment bavardé et nous avons évoqué les relations entre la France et la Libye et leur avenir.
- (P) C’est Takieddine qui traduit, donc. Comment il vous le présente ?
- (G) Beau-frère du Guide et chef du renseignement.
- (P) Vous faites la relation ? Vous savez qu’il est condamné, et pas pour n’importe quoi ? 170 morts ? Qu’il est condamné à perpétuité ?
- (G, voix toujours plus blanche). Oui.
- (P) Et donc ?
- (G) Je suis mal à l’aise. J’estimais que je n’avais pas le droit de faire un esclandre, je devais aller jusqu’au bout. J’étais là pour améliorer les relations entre la Libye et la France, je n’allais pas saccager la visite de M. Sarkozy et dégrader les relations.
- (P) Vous ne craignez pas d’être pris en photo ? Ça aurait pu être très compromettant, on aurait pu utiliser les photos pour exercer un chantage…
- (G) Ça ne m’a pas traversé l’esprit.
- (P) Vous ne craignez pas que Takieddine traduise mal, par exemple qu’il traduise des propositions sur des financements des questions de sécurité par « donner de l’argent pour la campagne présidentielle » ?
- (G) J’étais obligé d’aller jusqu’au bout, je n’allais pas provoquer un incident diplomatique.
- (P) Ce n’était pas une rencontre officielle . Comment ça peut créer un incident ?
- (G) Je ne suis pas sûr que si j’étais parti, M. Senoussi aurait été ravi.
- (P) Mais vous auriez pu écourter ?
- (G) Je ne sais pas combien de temps ça a duré.
- (P) Quel a été l’apport de cet entretien pour la visite de M. Sarkozy ?
- (G) Il n’y a pas eu de conséquences directes, mais un échange supplémentaire à un niveau dépassant le ministère de l’Intérieur et une compétence dépassant le ministère.
- (P) Avez-vous abordé la question du financement de la campagne de M. Sarkozy ?
- (G) Non, madame. Je souligne que Takieddine a démenti cela (à l’instruction, NDCB) et que Senoussi a démenti qu’il ait été question d’argent. (lors de son interrogatoire par les juges français en 2019, NDCB)
- (P) Avez-vous évoqué sa situation pénale et la levée du mandat d’arrêt ?
- (G, dont la voix semble s’étouffer peu à peu). Il y a une incertitude… Je ne me souviens plus… Mon souvenir était qu’il l’avait évoqué. Lui a démenti de manière circonstanciée.
- (la présidente rappele que Takieddine a dit à l’instruction qu’il en avait été question et que Guéant s’était alors engagé à faire lever le mandat d’arrêt).
- (G) Si le sujet a été évoqué, la seule réponse que j’ai pu apporter est « j’en prends note et je vais faire étudier la question ». J’ai demandé à mon retour comment les choses se présentaient sur le plan judiciaire. J’ai fait par ailleurs savoir à M. Takieddine que j’étais mécontent qu’il m’ait fait tomber dans un piège avec cette rencontre.
- (P) Lors du retour à Paris , qu’avez-vous fait ?
- (G) Je me suis renseigné sur la situation exacte de Senoussi. Il en ressortait très clairement qu’il n’y avait qu’une seule voie possible pour lui, se présenter à la justice française avec le risque d’une incarcération. Mais je n’ai pas dépassé le domaine de la recherche d’informations.
- (P) Avez-vous parlé de cette rencontre à M. Sarkozy ?
- (G). Je ne suis pas sûr…. Ça n’avait aucune espèce d’importance pour sa visite et sa réussite. De plus, je n’avais pas envie de dire à mon ministre que je m’étais fait berner.
- (P) Le colonel Kadhafi ne risquait-il pas de mentionner la visite auprès de M. Sarkozy ? Il me semble que quand on travaille avec quelqu’un, il doit y avoir confiance et loyauté.
- (G) Ce qui m’importait, c’était le succès de la visite de M. Sarkozy.
- (P) Le succès est à n’importe quel prix ? Vous rencontrez quelqu’un qu’il n’y avait pas lieu de rencontrer. Ça posait un problème.
- (G, de plus en plus décomposé). Je suis d’accord avec vous, en vérité cette rencontre complètement imprévue était une sorte de traquenard. Mais ça n’a pas porté à conséquence à aucun titre.
- (P) On voit les conséquences aujourd’hui. (la présidente rappelle ensuite que Senoussi a en réalité dit à l’instruction qu’il avait été question du financement de la campagne de Sarkozy)
- (G) Il n’a pas été question de cela.
- (P) Vous ne pouvez pas être sûr de ce que Takieddine a pu traduire.
- (G). Non…
- (P) Et après, vous dites que vous manifestez votre mécontentement à Takiedddine, mais vous continuez à le voir….
- (G) Je n’ai jamais rien demandé. Il n’a jamais été investi d’une quelconque mission par les autorités françaises….Je regrette ma naïveté, mon imprudence. Tout s’est déroulé de façon normale… si ce n’est la présence exceptionnelle de M. Senoussi…
- (P) Ça ne vous a pas tracassé ?
- (G) Je suis tracassé par tellement de choses…
- (P) Aviez vous confiance dans le régime libyen ?
- (G) Je ne le connaissais pas. C’était la première fois que j’allais en Libye. Pour moi la Libye était un régime qui inspirait la méfiance.
- (P) Justement… Vous n’avez jamais craint qu’on vous fasse chanter ?
- (Guéant répond par la négative en bredouillant. Après quelques autres questions sur d’autres points, on passe aux questions des procureurs. ll y a quelques questions sur le fond du dossier et finalement un des procureurs prend la parole pour conclure).
- (Procureur). Quand avez-vous évoqué avec M. Senoussi nos 54 compatriotes assassinés par le terrorisme libyen ?
- (G) Je ne l’ai pas évoqué.
- En raison de l’état de fatigue du prévenu, la présidente suspend l’audience et reporte au lundi suivant les questions des avocats des parties civiles, notamment les familles de victimes de l’attentat du DC10.