Le milliardaire, le « clown » et le magistrat

Le 28 novembre au tribunal de Paris, le patron de LVMH Bernard Arnault, un des hommes les plus riches du monde, a dû se soumettre en public aux questions du magistrat Benjamin Blanchet, président de chambre correctionnelle ainsi qu’à celles des avocats de François Ruffin, que son groupe a fait espionner en 2013-2016. Le député d’aujourd’hui était alors journaliste et simple « clown » à Amiens, à la tête d’une association pourfendant par la dérision les excès du capitalisme financier. La scène de ce 28 novembre fut comme une pièce de théâtre, résumé fulgurant de l’époque, histoire humaine tragi-comique, grandiose et dérisoire. Crocs en offre ici une transcription intégrale.

Le 28 novembre 2024 au tribunal judiciaire de Paris, une tour moderne inaugurée en 2017 dans le nord de la capitale. La scène se déroule dans une des grandes salles d’audience du deuxième étage. On arrive ce jour-là à la fin du procès de Bernard Squarcini, 68 ans, ancien patron du renseignement intérieur français (2008-2012), homme alors parmi les plus puissants du pays, sous le mandat Sarkozy. En 2011 quand il était encore en poste, le « Squale » a été victime d’un grain de sable, le policier Franck Alioui, qui a dénoncé les obstacles mis par Squarcini à une enquête judiciaire sur le cercle Wagram, alors aux mains du gang corse de la Brise de mer. Squarcini, chassé de son poste après la défaite de Sarkozy en 2012, a ensuite été visé par des écoutes et une enquête sur ces premiers faits, qui en ont mis au jour de nombreux autres. Il comparait pour l’ensemble du dossier avec neuf autres prévenus.

Au centre de deux chapitres de ces faits, le groupe LVMH, première société française du CAC 40, n°1 mondial du luxe : en 2008, d’abord, Squarcini se voit reprocher d’avoir en quelque sorte « privatisé » le renseignement intérieur au profit de Bernard Arnault, aujourd’hui cinquième fortune du monde avec près de 200 milliards de dollars. LVMH, harcelé alors par un maitre-chanteur qui demande de l’argent pour garder pour lui les photos de Arnault en compagnie d’une supposée maitresse, a sollicité Squarcini. Le maitre-espion censé se consacrer au terrorisme et aux autres grands périls a mis neuf agents à sa disposition pour identifier l’indélicat maitre-chanteur, sans qu’aucune suite judiciaire ne soit donnée. En 2013-2016, ensuite, les policiers ont surpris sur écoute téléphonique Squarcini. Il a alors monté sa société privée et organise à ce moment, pour 2,2 millions d’euros payés par LVMH, l’espionnage présumé illicite de Ruffin et de sa bande du journal « Fakir », des farceurs, furieux d’une fermeture d’usine organisée par Arnault dans la région.

François Ruffin, animateur à l'époque des faits de l'association Fakir, devenu depuis député de gauche radicale de la Somme

Fakir et Ruffin préparent alors le futur film à succès sur Arnault « Merci patron », et envisagent de perturber par la moquerie la bonne marche des affaires de LVMH et notamment ses assemblées générales d’actionnaires si bien réglées. Fakir a été infitré par Squarcini et ses hommes avec des moyens dignes de la mafia et ces faits sont aujourd’hui reprochés devant le tribunal à Squarcini et sa bande, mais pas à Arnault ni à LVMH. Le grand patron n’a pas été poursuivi et son groupe s’est sorti du procès en acceptant par une CJIP – (Convention judiciaire d’intérêt public, sorte de « plaider-coupable » pour les sociétés mais sans condamnation au casier) – de payer une amende transactionnelle de dix millions d’euros (trois fois le maximum qu’il aurait encouru au procès). Cet échappatoire ambigu a énervé Ruffin qui a crié à la justice de classe. A l’ouverture du procès, le président du tribunal Benjamin Blanchet a tordu le bras à Arnault et son avocate Jacqueline Laffont pour que le milliardaire se présente à la barre pour témoigner. Le jour est donc venu, et c’est sans doute la première fois que Arnault, devant le public, la presse du monde entier, et les clowns moqueurs d’Amiens dont Ruffin et ses avocats, est contraint d’écouter tout le monde lui poser les questions qui fâchent, voire lui parler mal. Voici le récit de cette matinée et ce dialogue.

Une quinzaine de policiers surveillent les accès de la salle, où arrivent d’abord Me Jacqueline Laffont, le fils de Bernard Arnault, Antoine, responsable « image et environnement » de LVMH et patron de la holding familiale, ainsi qu’un aréopage de conseillers et de cadres. Ils s’assoient dans le public juste derrière les bancs des prévenus, où sont assis Squarcini, ses trois avocats, et les autres suspects et leurs conseils. On entend du tumulte dehors, Bernard Arnault entre et se place à la barre, debout juste en-dessous du président Blanchet et du tribunal. Le magistrat est connu pour avoir présidé beaucoup de grands procès impliquant des « puissants ».

Le dialogue commence.

  • (Le président) Bonjour. Veuillez décliner votre identité, âge et profession.
  • (Bernard Arnault). Bonjour, Arnault Bernard, 75 ans, profession… j’ai l’habitude de dire « ingénieur ».
  • (P). Nous vous écoutons.
  • Je voudrais vous remercier d’avoir adapté les audiences à un voyage important pour le compte du groupe. Je suis ici comme simple témoin et ma mise en examen n’a jamais été envisagée. Nous avons signé une CJIP où il est indiqué que le groupe ne reconnait aucune responsabilité. Je voudrais en dire ici les raisons. Elle nous a été proposée par les deux magistrats instructeurs, ce n’est pas nous qui l’avons sollicitée, nous avons accepté les dix millions. Deux raisons : Un, les magistrats nous ont dit qu’ils considéraient que certains éléments du dossier concernant la groupe et des collaborateurs ou sous-traitants auraient pu conduire à des poursuites. Deux, nous avons accepté pour ne pas être pris dans le tohu-bohu médiatique qui allait être déclenché, vu la personnalité de certaines des parties civiles. Je vais présenter rapidement le groupe LVMH, premier groupe français coté au CAC 40, le premier groupe de la zone euro, plus de 220.000 employés directs, il y en avait 10.000 quand j’en ai pris la responsabilité. Il était propriétaire alors d’une dizaine de marques, aujourd’hui 75, ce qui fait de LVMH un leader mondial. En France nous employons directement 40.000 personnes et avec les emplois induits 160.000. Ce chiffre correspond à l’ensemble des actifs d’une ville comme Nantes ou Nice. Par ailleurs nous avons une empreinte économique, l’ensemble de impôts et charges, plus de huit milliards, ceci représente plus que toutes les sommes affectées par l’Etat sur la recherche fondamentale. Le groupe est présent dans 80 pays et plus d’une centaine de sites industriels en France, se sent responsable du développement économique de notre pays et cherche à progresser dans l’environnement mondial. Nous avons cette responsabilité et nous avons tous un sentiment de fierté par rapport à ce que nous apportons au pays. (il reprend son souffle un instant) C’est la raison pour laquelle nous avons été assez surpris de voir que M. Ruffin estimait que nous étions un champion des licenciements et des délocalisations, ce qui est une contre-vérité absolue. Nous sommes le groupe qui recrute le plus en France. Pourquoi cette contre vérité ? C’est probablement son côté politique, je vais reprendre de mémoire une citation issue des idéologies trotskystes, « quand tu veux émerger politiquement, trouve un ennemi très connu et accroche-toi à lui pour progresser »…. J’imagine que c’est ça…..Nous sommes agacés d’avoir ces critiques permanentes. Ce M. est plus intéressé dans le procès par les retombées médiatiques qu’il pourra en tirer, il essaye de l’instrumentaliser pour des raisons politiques, médiatiques, commerciales puisqu’il fait la commercialisation de son dernier film, alors que le procès a lieu. C’est CHOQUANT (il appuie sur le terme). Je ne veux pas servir de tremplin médiatique et être amené à répondre à des rumeurs et des fantasmes.
  • (Président) : Bien. Nous sommes saisis de faits qui ont concerné pour beaucoup LVMH… Dans le premier volet de l’affaire, il est question d’un maitre-chanteur et de photos démontrant l’existence d’une relation extra-conjugale. Première question très simple : avez-vous été informé de l’existence de ce chantage ?
  • (BA). Non.
  • (P) Comment comprendre que M. Pierre Godé (NDLR – le n°2 de LVMH impliqué par les écoutes téléphoniques dans le pilotage direct des opérations litigieuses. Mort en 2018) ait pu vous tenir dans l’ignorance de faits vous concernant ?
  • (BA) Faudrait lui poser la question. C’est la vérité.
  • (P). Il est décédé et n’a pu être entendu. Ce qui est certain, c’est qu’il a donné différentes instructions. Est-ce qu’il était habituel que LVMH fasse appel à la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur, NDLR) ?
  • (BA) Je n’en avais pas connaissance.
  • (P) C’est normal que vous n’ayez pas connaissance de tels faits en tant que président du groupe ?
  • (BA) La semaine dernière encore, j’ai fait le tour du monde… Je suis quelquefois absent la moitié du temps de France. M. Godé avait une autonomie complète. Il est tout à fait normal qu’il ait pris des décisions et l’ait fait sans m’en référer.
  • (P). Y compris ce qui concerne votre sécurité personnelle et ce qui peut porter atteinte à votre image personnelle ? Avait il pour habitude de vous protéger quoiqu’il arrive y compris de ce genre d’attaques ?
  • (BA) Il était en chargé de la sécurité du groupe.
  • (P) Quels étaient les sujets dont il vous parlait ?
  • (BA) Les sujets juridiques. Les choses sont de plus en plus judiciarisées…
  • (P) Puisqu’on parle de judiciarisation, il aurait pu évoquer avec vous le dépôt d’une plainte… ?
  • (BA) Il ne l’a pas fait.
  • (P) Vous trouvez ça normal ? ça vous concernait.
  • (BA) M. Godé, je lui faisais toute confiance.
  • (P). Avez vous été tenu informé des relations entre LVMH et Kyrnos conseil (la société de Squarcini ayant fait espionner Ruffin, NDLR) ?
  • (BA) J’ai laissé faire M. Godé, ce qui est normal. Il avait les mêmes signatures que moi pour les mêmes pouvoirs.
  • (P) Vous ne donniez pas d’autorisation ?
  • (BA) J’ai été informé, mais c’est tout. Il avait entière délégation.
  • (P) Quel était l’intérêt de contracter ?
  • (BA) M. Godé a estimé que M. Squarcini avait des compétences pour la sécurité, la contrefaçon…
  • (P) Connaissez-vous M. Charles Pellegrini  (l’ancien policier prévenu au procès, que LVMH a mandaté pour négocier en secret avec le maitre-chanteur une fois qu’il a été identifié, NDLR) ?
  • (BA) Je l’ai rencontré une fois.
  • (P). Vous ne saviez pas ce qu’il faisait ?
  • (BA) Pas du tout.
  • (P). S’agissant de Fakir (il rappelle l’affaire en quelques mots) avez-vous été tenu informé de cette opération qui a été réalisée ?
  • (BA) Absolument pas. Je n’ai jamais entendu parler de ces gens là, à part M. Ruffin que j’ai cité.
  • (P) le président cite des écoutes téléphoniques du dossier, où Squarcini parle avec la secrétaire de Arnault qui dit « on a reçu un courrier de Fakir, je ne sais pas comment M. Arnault se l’est procuré »
  • (BA). Ça ne me dit rien.
  • (P) Le lendemain, M. Godé, quand il est appelé par M. Squarcini, indique que Fakir pose un problème de trouble à l’ordre public et dit « ce qui peut être intéressant, c’est de les infiltrer », Squarcini dit qu’il va voir avec les gens concernés. Infiltration, ça vous inspire quoi ce terme ?
  • (BA) Ce n’est pas à moi de juger ce que M. Godé pu faire. Je n’étais absolument pas au courant de tout ça. Le groupe se tient à une politique très claire de légalité absolue.
  • (le président cite longuement un scellé issu d’une perquisition chez LVMH, un code de conduite – « agir de manière responsable et solidaire, offrir un « comportement exemplaire, proposer une intervention loyale et responsable dans la sphère publique », qui parle d’un réseau de correspondants éthiques, de lutter contre la corruption », etc). J’ai l’impression qu’il y a un corpus très élaboré, une préoccupation qui semble vive sur le respect de l’éthique et de la légalité. Comment vous assurez vous que ces objectifs soient à la fois atteints et respectés ?
  • (BA) Nous avons une équipe qui est chargée de faire respecter tout ça.
  • (P) Estimez-vous en votre qualité de président du groupe que M. Godé a procédé correctement à ces vérifications ?
  • (BA) Malheureusement, il n’est plus là…
  • (P). C’est vous le président.
  • (BA) Il avait les mêmes pouvoirs que moi.
  • (P) Il agissait en totale autonomie, ne vous rendait pas compte ? Le sujet n’est quand même pas mince, il aurait pu vous en parler….
  • (BA) Dans un groupe de cette taille, on se répartit les choses, Je suis en charge des marques et des produits et c’est ce que je fais à temps plein, et je délègue. M. Godé avait pleine autonomie sur toutes ces questions.
  • (le président lui lit un guide LVMH sur les risques de sanctions pénales, notamment) Encore une fois est-ce que ce code d’éthique particulièrement élaboré auquel vous conférez une valeur très forte a-t-il été parfaitement respecté dans la période qui nous intéresse ?
  • (BA) Je n’ai pas eu la connaissance personnelle des problèmes.
  • (P) Vous avez une appréciation rétrospective ?
  • (BA). Ce n’est pas mon rôle. C’est à vous qu’il appartient de juger, pas à moi.
  • (P). Evidemment . Vous auriez pu avoir une opinion….
  • (BA) Nous avons un code de conduite et je tiens à ce qu’il soit respecté. On dira s’il a été l’objet d’une infraction
  • (P) Est-ce que s’agissant du respect de l’éthique du groupe, une surveillance d’une quelconque association ou la collecte de renseignements est conforme au code ?
  • (BA) Il faut s’assurer que le respect de la légalité est assuré dans toutes nos actions. Mon rôle n’est pas de donner un avis sur ce qu’il s’est passé. Il y avait un responsable qui avait les mêmes pouvoirs que moi, chargé de tout ça.
  • (P), Aujourd’hui, quelle est la nature des liens de LVMH avec les journalistes ?
  • (BA). Je suis partisan de la liberté de la presse. On a des sociétés, des journaux dans la groupe, qui sont gérés de cette manière (LVMH possède notamment les Echos et Le Parisien, NDLR. Des reporters sont présents dans la salle. Le Parisien publie des articles sur le web sur le procès mais pas dans l’édition papier) Personne ne se plaint à ma connaissance de la façon dont ils sont gérés.
  • (P). Ma question était de savoir si le groupe LVMH pouvait conduire différentes actions pour obtenir des informations préalablement à la publication d’un article ou d’un reportage ? (on sait par le dossier que LVMH a cherché à se procurer une copie du film Merci patron avant sa diffusion, NDLR)
  • (BA). Le film de M. Ruffin, je n’ai personnellement jamais demandé à le voir avant qu’il ne sorte. Je trouve d’ailleurs que c’est drôle. M. Ruffin a une qualité de mise en scène, il est bien meilleur à mon avis que sur le plan politique. Ce qui est critiquable c’est qu’il utilise des caméras cachées…
  • (P). Fakir, vous en apprenez l’existence à quel moment et dans quelles conditions ?
  • (BA) Ils sont venus dans le siège social et je suis tombé dessus par hasard, c’est la première fois que j’ai entendu parler de M. Ruffin. Il avait un tee-shirt « Merci Bernard », Je me suis dit, quel est cet illuminé ?
  • (P). Vous n’avez pas pensé que c’était un fan ? (rires dans la salle)
  • (BA) Ça m’arrive rarement d’avoir des fans (nouveaux rires).
  • (P) Vous n’avez pas pensé au culte de la personnalité ? (encore des rires). Fakir, on vous fait part à un moment des risques qu’elle pourrait présenter ?
  • (BA). Je n’ai jamais pensé que c’était une menace violente. Ce que j’ai pensé et c’est pour ça que j’ai essayé de prévenir cette intrusion, c’est qu’on n’avait pas envie d’avoir une bande de clowns qui viennent faire des pitreries quand on présente les résultats aux actionnaires.
  • (P) Pour vous, il n’y avait pas de menace physique ou de violence ?
  • (BA) Je n’ai jamais pensé à cela. J’ai pensé qu’il pouvait perturber. Avec ses tee-shirts ou ça. Il est très inventif, M. Ruffin. C’est un homme de théâtre….
  • (P, sourire en coin) Il a beaucoup de qualités, finalement ? (rires dans la salle).
  • (BA) Il a un aspect très sympathique et un autre qui me parait moins bon.
  • (P) (Le président lit une écoute téléphonique du dossier en 2013 où la secrétaire d’Arnault explique qu’il est très stressé par l’affaire et la perspective d’une AG d’actionnaires perturbée.)
  • (BA) Mon assistante était stressée… plus elle que moi.
  • (P) Vous ne nourrissiez pas une inquiétude particulière ?
  • (BA) Je ne pensais pas que Ruffin allait venir avec une mitraillette, je pensais qu’il viendrait mettre un peu le bazar, ça me perturbait un peu.
  • (P) Avez-vous donné des Instructions à M . Godé ?
  • (BA) Comme à chaque fois, « Pierre, vérifiez que ce ne soit pas perturbé ».
  • (P) Que pensez vous de l’infiltration d’une personne chez Fakir ?
  • (BA). On m’aurait parlé de ça, j’aurais dit non. Ça ne sert à rien.
  • (P, sur un ton vaguement ironique). Ce n’est pas conforme à l’éthique…
  • (BA) Absolument. Infiltrer un bande de clowns, je ne vois pas à quoi ça sert.
  • (P) Ce qui a été fait a été inutile et contre productif ?
  • (BA) L’AG s’est finalement bien déroulée.
  • (P). Avez-vous eu connaissance d’autres menaces similaires ?
  • (BA) Il y a en permanence des associations qui veulent le faire pour des raisons politiques , par exemple une d’entre elles est venue faire une infraction sur l’immeuble que l’on construit sur les Champs-Elysées. Quand on est un grand groupe comme LVMH et que ce groupe fonctionne bien, qu’il créé des emplois, qu’il exporte…c’est très énervant pour ces groupes d’extrême-gauche, parce que c’est contraire à toutes leurs explications du monde économique. Ils sont peut-être mus par le monde étranger.
  • (P) Le président citent des documents où les espions de LVMH parlent très sérieusement « l’état de la menace Fakir » et font état du discours très critique sur le groupe LVMH.
  • (BA). Ils passent leur temps à donner des contrevérités. Ça c’est mal, franchement. Les tee-shirts, c’est plutôt rigolo.
  • (P) On a vu qu’au moins Hervé Séveno et Jean-Charles Brisard (les sous-traitants de Squarcini pour l’espionnage, NDLR) prenaient au sérieux la menace Fakir…
  • (BA). C’est possible, ils ont peut être exagéré la gravité…. c’est possible.
  • (P). Squarcini a dit que ses interlocuteurs avaient exagéré cette menace pour se rendre incontournables et facturer davantage.
  • (BA) Je ne me suis pas occupé de ça.
  • (P) Et le litige Hermès-LVMH ?
  • (BA) Oui, une plainte a été déposée.
  • (P). On a été saisi de faits (il résume ce volet, où plusieurs prévenus dont un ancien magistrat recruté en 2013 par LVMH, Laurent Marcadier, sont jugés pour avoir intrigué illégalement afin d’obtenir des information confidentielles sur ce litige boursier qui faisait l’objet d’une procédure judiciaire) Vous étiez avisé ?
  • (BA) Cette plainte était suivie par Pierre Godé. C’était un dossier juridique très compliqué.
  • (P). LVMH a été condamné par l’Autorité des marchés financiers à huit millions d’euros et le pénal a débouché sur un non-lieu et à un désistement d’Hermès. (Il relate les écoutes laissant penser à des infos obtenues illégalement) Etiez-vous avisé ?
  • (BA) Ce n’est pas moi qui ai suivi ça.
  • (P) (le président lui rappelle les faits où le magistrat Laurent Marcadier recruté par LVMH en 2013 est jugé pour avoir fourni à Squarcini des informations obtenues peut-être frauduleusement sur le dossier Hermès).
  • (BA) Je connaissais MM Marcadier et Squarcini. Ils travaillaient au sein de LVMH ,mais je les voyais très, très rarement. Ils étaient tous deux sous l’autorité de M. Godé.
  • (P, sur un ton légèrement ironique). Rétrospectivement, vous ne regrettez pas de ne pas avoir été informé ? Vous auriez pu en mettre un terme à tout cela, ce qui aurait évité la construction d’un dossier pénal…
  • (BA) Il faudrait que je vous montre mon bureau avec la pile de dossiers. Quand l’un est terminé c’est un grand soulagement… Tout en ayant un grand souci du respect de l’éthique…
  • (P) Considérez vous que c’est une affaire importante, grave ?
  • (BA) J’imagine que c’est le cas, parce que ce tribunal en est chargé…
  • (P) Estimez vous qu’elle a porté préjudice à l’image du groupe ?
  • (BA) Ça porte toujours préjudice, même si nous n’avons pas été mis en examen.
  • (P, le président mentionne une note sur l’affaire Cahuzac, ministre PS du Budget mis en cause en 2013 pour fraude fiscale, document établi frauduleusement par Squarcini pour LVMH, peut-être à titre de renseignement privé).
  • (BA) Je tombais de nues. Je ne vois pas ce qu’on pouvait faire avec l’affaire Cahuzac.
  • (P) Vous n’étiez jamais destinataire d’informations sur des faits politiques ?
  • (BA). Je n’en ai jamais entendu parler.
  • (P – le président rappelle d’autres faits du dossiers concernant des consultations illégales de fichiers par Squarcini et une recherche présumée illicite sur des bandits corses supposés fréquenter Courchevel, station de ski chic fréquentée par Arnault).
  • (BA). Je ne suis pas au courant.
  • (P) Votre sécurité personnelle est gérée comment ?
  • (BA). Par des salariés et une société extérieure. Je n’ai pas de garde du corps.
  • (P) Avez vous pu contacter la DCRI pour votre sécurité ?
  • (BA) Non.
  • (P – le président évoque un courriel de la secrétaire de Arnault à Squarcini concernant l’infirmière de la belle mère du grand patron et une intervention illicite pour une histoire de passeport et de visa, des faits qualifiés de trafic d’influence)
  • (BA) C’est mon épouse qui a appelé ma secrétaire. Je ne suis pas au courant.
  • (P). Vous n’étiez pas avisée de cette fonction de Squarcini ?
  • (BA) Je ne m’occupe pas de ça, franchement. Vous imaginez que j’ai beaucoup d’autres problèmes à régler.
  • (P). Ces faits peuvent être contraires à l’éthique et aux engagements de LVMH.
  • (BA) Je suis attentif au fait que le code d’éthique soit respecté.
  • (P). Tout cela ne relève-t-il pas d’une sorte de police parallèle ? De ce que certains appellent les barbouzes ?
  • (BA). Je n’ai jamais demandé à utiliser des barbouzes, je suis tout à fait contre.
  • (P). M. Godé a utilisé le terme d’infiltration dans les écoutes. Qu’en pensez-vous ?
  • (BA). Je suis personnellement contre l’infiltration, c’est tout ce que je peux dire.
  • (P, sur un ton un peu ironique). C’est contraire au code éthique du groupe LVHM ?
  • (BA) Oui, absolument.
  • (P – le président résume un témoignage de l’audience où le journaliste Tristan Waleckx a expliqué avoir été menacé personnellement par Bernard Arnault à l’occasion d’une interview de la même période où était évoquée son intention d’exil fiscal en Belgique.)
  • (BA) C’est totalement faux. J’ai été questionné par M. Waleckx. Il m’a posé la question sur la Belgique, j’ai répondu non, j’ai toujours payé des impôts en France. Il m’a posé deux fois la question, trois fois la question. J’ai dit « je m’en vais ». J’ai pris mon micro, lui ai donné, suis parti. Quant à M. Benoit Duquesne (autre journaliste alors supérieur hiérarchique de Waleckx à l’émission Complément d’enquête, NDLR), il m’a fait venir pour me montrer le film de Complément d’enquête avant qu’il ne sorte et après j’ai accepté de m’asseoir dans ses fauteuils. D’autres refusaient de le faire. Je l’ai fait. Ça s’est très bien passé. Je ne sais pas pourquoi M. Waleckx dit ça.
  • (P). Il a trouvé M. Duquesne dans un état dégradé. (Duquesne est mort en juillet 2014 d’une crise cardiaque, NDLR).
  • (BA) Ça ne me dit rien du tout. Je sais que M. Waleckx était particulièrement agressif. Je suis resté calme et je suis parti, ça a dû le vexer.
  • (P) Vous n’avez pas eu connaissance d’une intervention de M. Squarcini ? (le dossier laisse penser que Bernard Squarcini aurait pu être sollicité pour mettre au jour et divulguer clandestinement des éléments compromettants sur la vie privée de Benoit Duquesne et son comportement au travail, ce qui l’aurait déstabilisé moralement).
  • (BA). Non. S’il était encore là, M. Duquesne dirait que ce n’est pas vrai, tout cela.
  • (P). Vous estimez être maltraité ?
  • (BA) Il y a une presse de gauche qui…. Les attaques sont de nature idéologique. Politique. Quand on a une vision socialo-marxiste de l’économie….
  • (P). Vous avez déjà rencontré M. Ruffin ?
  • (BA). Non. Il est là ?
  • (P). Oui, il est assis derrière vous…
  • (BA – il se tourne avec un sourire et adresse un salut de la main en direction de Ruffin). Je serais ravi de l’inviter à boire un café. Et manger un cornet de frites. Je pourrais lui parler un peu d’économie. (rires dans la salle).
  • (P, qui coupe court aux rires). Vous savez qu’il a été photographié avec ses enfants ? (par les espions de LVMH, NDLR)
  • (BA) Ce n’est pas bien. Et c’est bête.
  • (P). Bien. Que souhaitez vous ajouter ?
  • (BA)? Nous respectons la loi, l’institution judiciaire et votre tribunal. La CJIP a été proposée par les juges d’instruction.
  • (P). Vous avez estimé que c’était une bonne idée ?
  • (BA)Mes conseils l’ont dit
  • (P). Le parties civiles estiment que au prix d’une somme dérisoire, on a acheté une issue favorable pour le groupe…
  • (BA) Je laisse les appréciations sur le montant aux observateurs, cette somme a été fixée par le parquet.
  • (P) Vous estimez que c’est une bonne chose ?
  • (BA) Cette décision de justice a été contestée à cinq reprises, à chaque fois ils ont perdu. Ça prouve que cette décision était solide.
  • (P). C’est un fait. Ce n’est pas terminé.
  • (P – le président donne la parole à ses deux assesseurs et le premier pose une question) – pourquoi votre cheffe de cabinet (la secrétaire, NDLR) apparait-elle dans les écoutes téléphoniques de l’enquête ?
  • (BA) J’imagine qu’elle avait un lien personnel avec M. Squarcini
  • (L’assesseur) Elle ne vous rapportait rien en direct ?
  • (BA). Non.
  • (L’assesseur) Ce dossier de chantage sur la vie privée était-il susceptible d’impacter le carnet de commandes, le cours du titre, les activités de la société ?
  • (BA) Je n’étais pas au courant de ce chantage. Ce n’est pas à moi d’apprécier si M. Godé s’est adressé à la bonne personne. Ce n’est pas à moi de juger ça. On n’a retrouvé ni le maitre-chanteur ni les photos. Tout ceci est farfelu.
  • (La deuxième assesseure pose une question). Pour le recrutement de M. Squarcini à LVMH, M. Godé vous a consulté ?
  • (BA). Non. Je ne m’y suis pas opposé.
  • (le président donne alors la parole aux avocats des parties civiles).
  • (Me Vincent Brengarth pour le policier Alioui, qui a protesté en 2008 contre la « privatisation » de la DGSI pour identifier le maitre-chanteur). Vous ignoriez l’existence du chantage alors… mais aujourd’hui ?
  • (BA) Je répète ce que j’ai dit. Tout ceci me parait farfelu. Je trouve assez choquant qu’on puisse mettre en cause ma vie personnelle, aucun élément n’existe, ni maitre-chanteur ni photos.
  • (Me Brengarth). Mais…le maitre chanteur a bien été identifié, le dossier le montre ?
  • (BA). Ce n’est pas ce qu’on m’a dit. Il y avait un ancien garde du corps appelé par un autre pour des photos que personne n’a jamais vu.
  • (Me Brengarth) Pierre Godé ne vous a pas tenu au courant ?
  • (BA)Pour la troisième fois, non. Je ne change pas. C’est la vérité. Pensez ce que vous voulez. M. Squarcini était le premier flic de France, il a estimé qu’il avait qualité à agir, c’est tout ce que je peux dire.
  • (Me Brengarth). M. Godé a-t-il commis une faute en ne vous informant pas ?
  • (BA) Pas du tout.
  • (Me Brengarth poursuit en évoquant la « maitresse de Bernard Arnault)
  • (BA, soudain furieux). Je vous priez d’utiliser les termes appropriés sinon je vous poursuis en diffamation !
  • (Me Brengarth) Le terme est dans le dossier…. Comment appréciez vous la mise à disposition des deniers publics à LVMH pour cette affaire de maitre-chanteur ?
  • (BA) Je ne commente pas. C’était la responsabilité de M. Squarcini. Lui et M. godé ont fait ce qu’ils croyaient devoir faire.
  • Le président donne la parole à Benjamin Sarfati, avocat de François Ruffin, assis juste derrière lui sur le banc des parties civiles. C’est la première fois depuis que cette affaire a éclaté il y a huit ans qu’il y a une confrontation directe.
  • (Me Sarfati évoque un enregistrement figurant dans le dossier des menaces proférées par Arnault sur le journaliste Waleckx, où le grand patron dit au journaliste « on a des choses sur vous, méfiez-vous ».)
  • (BA) Je n’ai aucun souvenir de ça, je pense que c’est totalement faux.
  • (Sarfati). Il y a eu une plainte à Agen pour chantage sur Waleckx. Vous étiez au courant ?
  • (BA, de plus en plus irrité). Aucunement. Je vais devoir répondre pendant des heures à ces questions débiles ? Des bêtises, des élucubrations,….
  • (Le président reprendre la parole) Vous ne pouvez pas sélectionner les questions. Vous y répondez comme vous voulez, mais vous ne pouvez pas les choisir. C’est la procédure pénale.
  • (BA) Je préfère ne pas répondre à ces élucubrations.
  • (Sarfati demande une confrontation à la barre avec Waleckx, présent dans la salle, le président fait la sourde oreille. L’avocat poursuit sur d’éventuelles écoutes illégales menées sur des journalistes, une possible demande de censure du reportage de Complément d’enquête évoquant un atelier de LVMH en Roumanie fabriquant des chaussures made in France)
  • (BA) Je ne répondrai pas à vos élucubrations qui ont pour seul objectif de donner un retentissement médiatique à M. Ruffin.
  • (Sarfati) Concernant Benoit Duquesne, on sait qu’il a subi des pressions. M. Squarcini s’est renseigné sur lui, des affaires sexuelles, de harcèlement moral. Il a été ébranlé. Sa femme l’a quitté, sa santé s’est dégradée, il est mort.
  • (BA, de plus en plus nerveux). Est ce que je suis là pour entendre des élucubrations ou aider la justice ? Est il normal que M. Ruffin fasse un bazar médiatique pour faire sa promotion et vendre son nouveau livre ? On m’accuse maintenant d’avoir tué M. Duquesne… C’est bien le genre de M, Ruffin. Est-il normal que le tribunal se prête à ce que M. Ruffin fasse vendre son film ? Tout ce que fait M. Ruffin c’est dans cet objectif. Je vous rappelle la phrase de Trotski…. Il utilise ma personne pour se faire mousser politiquement, car actuellement il est au bord du désastre.
  • (Sarfati). Vous faites à Ruffin un procès d’intention. Il a un enjeu, il s’intéresse à l’usine de Poix-du-Nord (délocalisée en Pologne, avec 142 emplois perdus, objet du film Merci Patron).
  • (BA, qui hausse fortement le ton) Dans la même période j’ai créé 190.000 emplois. Ok, ça vous va ? Ça va à M. Ruffin ? Il va continuer avec ses imbécillités ? Il s’intéresse à se faire mousser sur mon dos ! Et malheureusement pour lui, il n’y arrive pas ! En matière d’emplois, j’ai fait beaucoup mieux que M. Ruffin, qu’est-ce qu’il a fait pour la France à l’Assemblée nationale ? D’ailleurs, il n’y est pas très souvent, j’ai lu qu’il fait travailler des gens de son cabinet pour son film. Il est là pour sortir de la descente dont il est victime depuis que Mélenchon l’a renvoyé. (…) Je ne réponds pas à ces questions débiles ! S’il veut vraiment me voir, il est invité.
  • (Me Sarfati lui demande si son n°2 voulait détruire l’image de Ruffin en 2013-2016)
  • (BA) Démolir l’image de M Ruffin, ce n’est pas la peine. Il suffit de se reporter à ce que dit Mélenchon sur lui et c’est suffisant. Il est bien plus brillant que lui.
  • (Sarfati). Une dernière questions. Acceptez vous de retourner à Poix-du-Nord ? Partager une cassolette de moules-frites avec les ouvriers qui ont perdu leur emploi…
  • (BA, après une hésitation) Commençons par le rendez-vous à Paris et on verra ensuite.
  • (Me Laure Heinich, autre avocate de Ruffin l’interroge sur ses réponses très agressives et sa menace de poursuite en diffamation quant à une autre question sur la maitresse.)
  • (BA) Quand on est accusé à mots couverts d’avoir assassiné quelqu’un, ce n’est pas banal…
  • (Le président donne la parole au procureur Hervé Tetier. Ce dernier pose une seule question technique sur les factures de Bernard Squarcini et se rassoit.)
  • (BA). Je n’ai pas connaissance de ces éléments et ne suis pas en charge de ces questions, comme je l’ai répété à plusieurs reprises.
  •  (Le président donne la parole à la défense des prévenus, qui renonce à poser des questions.). Bien. Le tribunal vous remercie, M. Arnault. Vous pouvez maintenant quitter la salle d’audience.
  • Bernard Arnault s’en va. L’interrogatoire, son premier en public devant une juridiction pénale sur des faits mettant en cause LVMH voire sa personne, a duré plus de trois heures. Quelques jours plus tard, il a été élu au premier tour à l’Académie des sciences morales et politiques.

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